"
Antoine Boucher professait un souverain mépris pour tout ce qui était
noir de peau… pour lui, même les sang-mêlés, les octavons, étaient des
Nègres... Boucher, amateur du beau sexe, est blessé dans ses sentiments
les plus intimes, car il doit constater que la plupart des femmes libres,
qu’il aurait pu fréquenter, étaient teintées "
Lors des ses premières tournées
bourbonnaises, Antoine Boucher fait connaissance à Saint-Paul, d’une jeune
femme de la bourgeoisie naissante, Marie Touchard, veuve d’Henry Grimaud.
De mère malgache, elle est malgré cela, un peu moins brune que les autres.
Tout naturellement, il a
une liaison amoureuse avec cette femme dont le père est l’illustre et
respecté Athanase Touchard. Monsieur Touchard a été le président du Directoire
de Saint-Paul, qui a gouverné l’île durant près de cinq ans. Bien que
métisse et veuve, Marie était exceptionnelle, on dit qu’elle était un
exemple même de sagesse et de vertu. Paroles de Boucher. Elle élevait
avec abnégation ses trois premiers enfants, chez son père. Très riche,
car en plus d’appartenir à une riche famille, elle avait hérité de son
défunt mari au moins 6.000 écus, ce qui pour l’époque, était une somme
considérable !
Suite aux premières et fortuites
rencontres avec son nouvel amoureux, Marie tombe enceinte, et, en dépit
de toute la discrétion qui entourait leur idylle, la rumeur publique s’accordait
à dire que l’enfant qu’elle attendait, était de Boucher. Cela était inacceptable
pour lui, et avec toute son énergie il a toujours nié ces allégations,
et il n’a jamais accepté ni admis cette paternité.
Quoi qu’il en soit, ce problème
sentimental ou, tout au moins, les rumeurs qui allaient bon train à ce
sujet, ont certainement perturbé la vie bourbonnaise de Boucher. C'est
là sans doute l’une des raisons qui l’ont décidé à partir, après sept
années de bons et loyaux services.
Le 3 septembre 1709, Marie
accouche d’un garçon baptisé dès le lendemain, par le Père Marquer en
l’église de Saint-Paul, sous le nom d’Antoine Desforges. Boucher était
parfaitement au courant de cette naissance puisque le parrain du nouveau-né,
n’était autre que le gouverneur sortant de Villiers lui-même ! La marraine
était Mme Eléonore Totin, veuve Soulas, amie de Boucher depuis Pondichéry.
L’acte de baptême, qui normalement devait être signé par Boucher, l’a
été à sa demande, par son successeur Pierre Deharamboure. Son orgueil
exacerbé a durci son cœur au point de lui faire fuir ses responsabilités,
et de ne même pas aller voir son enfant, avant de partir. Peut-être ainsi
faisant, pensait-il, qu'il donnerait tort aux rumeurs qu’il exécrait.
Antoine Boucher quitte l'île
le 24 avril 1709, sur le Saint-Louis. Prennent également place à bord
le Gouverneur De villers et le Père Pierre Marquer. Mais le bateau prenant
l'eau est obligé de revenir à Saint-Paul le 26 avril pour réparation.
Ils resteront encore quelques mois dans l'île avant de repartir le 7 septembre
1709.
De retour en France, pendant
qu’il rédige les deux importants volumes du « Mémoire », il fait connaissance
d’une jeune fille, et se marie aussitôt, le 20 janvier 1710.
L’heureuse élue, Renée Gouzronc, lui donne deux enfants en deux ans, une
fille, Marie Renée, qui n’a vécu que quelques mois, et un garçon, Antoine-Marie
qui deviendra plus tard gouverneur des Isles de France et de Bourbon.
Son épouse Renée disparaît précocement début 1713.
Boucher décide de faire,
en 1716,
un mariage de raison avec Gilette Charlotte Du Hamel, fille d'un officier
de marine de la Compagnie et nièce de d'Hardancourt, futur Directeur de
la Compagnie des Indes. Un appui qui va l'aider à reprendre du service,
notamment dans la perspective de lancer la culture du café à Bourbon dont
il rêve de devenir gouverneur.
Desforges Boucher obtient
le 10 novembre 1717
une commission de " chef directeur et gouverneur général du comptoir
de la Compagnie dans l'île Bourbon ".
En juillet 1718
Antoine Desforges Boucher arrive à Bourbon sur le Courrier de Bourbon
accompagné par le nouveau gouverneur de l'île
Joseph de Beauvollier de Courchant, d'Etienne de Champion et de Julien
Duronguët Letoullec.
Pour ce retour à Bourbon,
Boucher emmène avec lui un certain nombre d’artisans et une bonne partie
de sa famille ; pas moins de huit de ses belles sœurs ! Son fils Antoine-Marie
est âgé de presque six ans. Il s’installent tous à Saint-Paul. Marie Touchard
et son autre fils habitent la même ville.
Antoine Boucher persiste
à nier cette paternité et il obtient même du Conseil supérieur en cette
année 1718, qu’on interdise au jeune homme de porter le nom de Desforges,
bien que, implicitement, il admît cette vérité. Ses enfants, comme tous
ceux des familles importantes à l’époque, ont des tuteurs pour les élever
et pour assurer leur éducation; or, ces mêmes tuteurs, quelques années
plus tard, recevront de leur patron des instructions précises pour que
la jouissance de l’une de ses propriétés soit mise au profit de ce fils
de Marie Touchard. On a là une preuve on ne peut plus explicite de ce
que tout le monde pensait.
Desforges Boucher a reçu
de la Compagnie des Indes la mission de favoriser la culture du café Moka
dans le pays des vivres, le Sud de l'île. Il offre de l'argent aux travailleurs,
attribue des concessions gratuites, les émigrations commencent aussitôt
vers l'étang du Gol puis la rivière d'abord. Tous ceux qui depuis longtemps
déjà désiraient s'y installer accourent dans le Sud.
Desforges Boucher montre
lui même l'exemple en s'accordant ainsi qu'à sa famille la première concession
de l'étang du Gol le 5 mars 1719,
dans le but d'y cultiver le café. Mais sa ville de prédilection est Saint-Paul,
il si installe et en fera la capitale éphémère de l'île. Il fait l'Intérim
du gouverneur après le départ de Justamond et avant l'arrivée de son successeur
Beauvollier.
Par lettres Patentes du Roi
en date du 17 janvier 1723,
Antoine Desforges Boucher est nommé gouverneur de l'île Bourbon. Il est
déjà en poste sur l'île et c'est le premier gouverneur titulaire nommé
sur place. Il prend sa fonction à la réception de cette nomination le
23 août 1723.
Gouverneur en plein exercice,
il met en place le premier Conseil supérieur de l'île. Un édit de 1723,
reçu à Bourbon en septembre 1724, substitue au Conseil provincial un Conseil
supérieur analogue à celui de Pondichéry et institue à l'Isle de France
( Maurice ) un Conseil provincial dépendant de Bourbon.
Ce conseil supérieur est
installé le 18 septembre 1724
et enregistre le même jour le premier édit réglementant l'esclavage aux
Mascareignes. A quelques articles près, c'est la copie conforme de l'Ordonnance
de 1685 ou Code Noir. Le
Code Noir des Isles de France et de Bourbon ( Maurice, La Réunion ) 18
septembre 1724.
Desforges-Boucher installé
à Saint-Paul s'emploie au développement du réseau routier, le
développement de la culture du café ne pouvant se faire sans bon moyen
de communication entre la zone côtière et l’arrière-pays et entre l’Ouest
et le Sud.
À partir de 1724, il peut,
pour cela, disposer de corvées, c’est-à-dire de journées de travail gratuit
dû par les colons et effectué par leurs esclaves. Toutes les voies privées
seront alors refaites et améliorées, puis deviendront sous les instances
de la seconde Compagnie des Indes des voies publiques. Les sentiers sont
élargis, refaits et transformés en pistes, pavés de moellons de basalte
et bordés de murets de pierres sèches, pour les rendre praticables en
toutes saisons pour les hommes et les “chevaux ou bœufs portant”. Les
récoltes devant parvenir jusqu’à la côte pour être exportées, deux ponts
seront également construits sur l’étang de Saint-Paul.
Desforges Boucher va travailler
au rayonnement de Bourbon dans la zone de l'Océan Indien. Pragmatique,
il n'hésite pas à trafiquer avec les interlopes quand la Compagnie tarde
à approvisionner l'île. Il obtient un relèvement du prix du café en 1721,
10 sous au lieu de 6 sous la livre, et la suspension de l'imposition du
cinquième.
La concurrence de l'île de
France ( Maurice ).
Malgré son manque de ressources,
l'Île de France devenait déjà l'escale principale des vaisseaux sur la
route de l'Inde. Sa supériorité de bon encrage et de bon port sur Bourbon
fut démontrée d'une façon éclatante en 1723 : deux navires revenant des
Indes, l'Atalante et le Bourbon, avaient relâché en mars à Saint-Paul
; mais ils furent surpris en rade par un violent ouragan et fortement
avariés ; il fallut des efforts prodigieux pour calfater tant bien que
mal le Bourbon, en pleine rade de Saint-Paul ; pendant ce temps, le Triton
avait fait escale à l'Ile de France, sans aucun dommage.
6 septembre 1725,
la corvette, La Ressource fait voile pour Rodrigues. Le gouverneur Antoine
Boucher et le conseil supérieur de Bourbon ont décidé d’envoyer des colons
à l’île Rodrigues, d'en prendre possession au nom du roi et de la Compagnie
et de la coloniser.
Desforges-Boucher est accusé
par ses ennemis de faire du commerce pour son propre compte et du même
coup de négliger les intérêts de la Compagnie. A tel point que cette dernière
exaspérée d'attendre les recettes de son café, décide de lui retirer sa
confiance et nomme un nouveau gouverneur Hélie Dioré de Périgny qu'elle
charge d'enquêter sur les activités de son prédécesseur.
Antoine Boucher décédera
cependant avant que la nouvelle n'arrive à Bourbon. Il meurt le 1 décembre
1725, à Saint-Paul, Il n'a alors que 45 ans.
Boucher est l'auteur
de deux mémoires :
- Mémoire pour servir à la
connaissance particulière de chacun des habitants de l'île Bourbon divisée
par les quartiers qu'ils habitent.
Il complète son mémoire d'un
chapitre agricole : " Tout ce que l'on y sème ou plante, y vient
parfaitement bien, quoique presque toutes les plantes, qui y sont, soient
venus de différents endroits et climats ", note-t-il. On y apprend
que les colons cultivaient aussi bien le riz que le coton, la canne, le
raisin, le tabac, les choux-fleurs, les melons et même les asperges. Pour
ces deux derniers légumes, Antoine Boucher reconnaît cependant que les
essais sont loin d'être concluants. Ce qui n'est visiblement pas le cas
des citrons et des oranges. " Ils sont en abondance à l'Isle Bourbon.
Il y en a même toute l'année qui se perdent sous les arbres, les habitants
n'en faisant aucun usage ", écrit-il. Antoine Boucher indique par
ailleurs qu'on trouve beaucoup de miel sauvage. " Les mouches se
forment dans les arbres creux où elles trouvent à nicher. Le miel est
des plus beaux et des plus purs ", raconte-t-il. Il reproche par
contre aux colons d'avoir décimé les réserves naturelles de l'île, à commencer
par les tortues, le gibier et les poissons d'étangs.
- Mémoire d'observations
sur celui de l'île Bourbon, adressé à M. Fougerolle, directeur général
de la royale Compagnie des Indes, par son très humble et très obéissant
serviteur Boucher.
Il va tenir le premier registre
des Archives de Bourbon, va dresser en 1704 et 1709 deux recensements
complets de la population.
Il va rédiger un journal,
Scribe observateur et virulent, Boucher a réglé ses comptes avec la pointe
fine d'une plume, il a égratigné et mis à mort des réputations.
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