Récit de M. Simonin 1861, Voyage à l'île de La Réunion, Partie V : De Saint-Pierre La Réunion aux eaux thermales de Cilaos La Réunion

Récit de M. Simonin 1861, Voyage à l'île de La Réunion, Partie V : De Saint-Pierre La Réunion aux eaux thermales de Cilaos La Réunion


Partie V : De Saint-Pierre La Réunion aux eaux thermales de Cilaos La Réunion, récit de M. Simonin 1861, Voyage à l'île de La Réunion.

- Partie I : De Paris à Saint-Denis La Réunion.

- Partie II : Saint-Paul La Réunion.

- Partie III : De Saint-Paul La Réunion à Salazie La Réunion.

- Partie IV : De Saint-Benoît La Réunion au Volcan et à Saint-Pierre La Réunion.

- Partie V : De Saint-Pierre La Réunion aux eaux thermales de Cilaos La Réunion.

- Partie VI : De Saint-Louis La Réunion à Saint-Leu La Réunion et Départ.

Saint-Pierrois et Saint-Paulois. - Splendide panorama. - Colonisation de la plaine des Cafres. - La route de Chaos. - Les petits blancs. - Vue du cirque de Cilaos. - La fontaine de Jouvence. - Les mines d'or. - Prudent et Boyer. - L'excursion de bras rouge. - Je mange des vers.

Saint-Pierre, où je m'arrêtai quelques jours, est une des villes les plus agréables de Bourbon. Dans ses rues bien pavées courent d'abondants ruisseaux à l'eau limpide. Çà et là de belles maisons déroulent leurs élégantes varangues au milieu de jardins bien entretenus. L'air est vif et frais, le vent souffle presque tons les jours, et les habitants du pays, les Saint-Pierrois, pour les appeler de leur nom créole, empruntent à ce climat une activité, une énergie qui leur sont propres et qui les fait aisément reconnaître par toute la Réunion. Saint-Pierre est l'antipode de Saint-Paul, et tandis que les négociants Saint-Pierrois, à la suite de nombreuses démarches, ont obtenu l'autorisation de creuser un port, et reçu des subsides du gouvernement métropolitain et colonial, les apathiques Saint-Paulois en sont encore à demander la même faveur et à s'apercevoir qu'ils n'ont rien obtenu. Pendant le peu de temps que je passais à Saint-Pierre, j'aimais à me rendre le matin sur les jetées, et de là je jouissais tout à l'aise du splendide panorama qui se déroulait à ma vue. Sur le rivage se dresse le mât de pavillon, et plus loin la ville, coquettement cachée au milieu des arbres de ses jardins, laisse à peine apercevoir quelques-unes de ses maisons. A l'horizon, sur le dernier plan, les gorges profondes de l'entre-deux, le Grand-Bénard, terminé comme un promontoire à pic, les trois Salazes, aux cimes dentelées, et enfin le Piton des Neiges, le géant de l'île, se dessinent successivement. On dirait une ligne uniforme de montagnes, une chaîne continue de porphyre et de granit. Les teintes sont heureusement variées, mêlées de bleu et de rose. Il faut choisir le matin pour jouir de ce grand spectacle, car dès que le soleil passe au zénith, des nuées blanchâtres s'étendent comme un rideau et, montant lentement le long de ces montagnes abruptes, finissent par les cacher tout à fait.

A droite est la plaine des Cafres, et derrière elle la plaine des Palmistes; une route transversale, reliant Saint-Benoit â Saint-Pierre, les recoupe dans toute leur longueur. La plaine des Cafres est devenue depuis quelques années le pays des paisibles cultures et de l'élève du bétail. On y fabrique du fromage et du beurre comme en Suisse et en Normandie, et au milieu de ses vertes prairies l'un peut s'abreuver de lait. Les boudons qu'on y confectionne ne craindraient pas d'entrer en concurrence avec ceux de Neufchâtel, et les légumes, surtout les pommes de terre, y sont de première qualité. J'avais à choisir entre une excursion vers ces vastes campagnes, ou une tournée aux eaux thermales de Cilaos. Ce cirque, opposé à celui de Salazie, est beaucoup plus pittoresque. Il m'apparaissait de Saint-Pierre, s'étendant aux pieds des Salazes, du Gros-morne et du Piton des Neiges. Je me décidai à en faire l'ascension, et ,je partis à pied un matin, avec un guide pour porter mon bagage. Les créoles montent d'ordinaire en chaise à porteur; c'était là un mode de locomotion qui répugnait à ma qualité d'Européen, et surtout de touriste géologue. Quelques-uns, plus hardis, font cette excursion à cheval; mais le chemin est en précipice tout le long du parcours, et je jugeai prudent de le connaître avant d'enfourcher une monture. En somme, quarante kilomètres de route, plus une différence de niveau d'un kilomètre en hauteur, ne me parurent pas composer les éléments d'une trop fatigante journée de marche. Jusqu'à la rivière de Saint-Étienne, le chemin n'offre rien de particulier, si ce n'est les champs de cannes plantureux qui s'étendent au loin par toute la plaine.

A partir de la rivière, la route se resserre entre deux montagnes à pic, couronnées de bois jusqu'à leur cime on entre dans ce qu'on nomme le Serré. Je passai sur des poutres branlantes le bras ou torrent de Cilaos; je traversai de verts bosquets plantés de bois noirs et de tamarins; des caféiers végétaient sous leurs frais ombrages; ils étaient couverts de leurs baies rouges ressemblant à de petites cerises. Cette gracieuse oasis forme ce qu'on nomme une ilette. Bientôt la route s'élève suspendue aux flancs d'une montagne abrupte : on rencontre quelques tunnels, puis la voie redescend vers le bras de Cilaos, que l'en franchit pour la troisième fois. Ce point, appelé le Pavillon, marque l'a première étape. Il est à moitié chemin. Quelques cabanes perdues au milieu des bois; quelques maigres jardins, où l'on cultive surtout du maïs, des courges et des haricots, m'étaient apparus par moments. C'est là que se réfugient les petits blancs, descendants non mêlés des premiers colons de Bourbon. Devenus farouches à force de vivre isolés, ils aiment mieux cacher leur oisiveté et leur pauvreté dans la solitude, que d'habiter la ville où il faudrait travailler tout le jour, et se voir confondus avec les noirs et les mulâtres. Ces petits blancs, ainsi que les gentillâtres campagnards, ont de l'orgueil à leur manière; mais la faim fait sortir le loup du bois, et peu à peu les petits créoles, comme on les appelle encore, consentent à s'apprivoiser et à quitter les hauts pour descendre dans les bas, c'est-à-dire dans la plaine.

Du Pavillon la route de Cilaos ne tarde pas à s'élever sur une rampe très rapide. On traverse un dernier tunnel, et l'on arrive au point dit le cap Noir, le plus difficile de la route. On a peine à concevoir comment on a pu ainsi suspendre un chemin sur l'abîme. Que l'on jette les yeux au-dessus de soi, ou que l'on regarde au-dessous, on demeure saisi d'étonnement, et il est bon de n'être pas sujet au vertige.

A peine eus-je franchi le cap Noir, que le cirque de Cilaos, semblable à un immense cratère, commença à se profiler sur le dernier plan de l'horizon. Le Grand-Bénard, les trois Salazes, le Gros-Morne et le Piton des Neiges se dessinaient à la fois, portant jusqu'à une hauteur de plus de trois mille mètres leurs cimes dénudées. Ému d'un aussi imposant spectacle, je m'arrêtai. La teinte d'un noir violacé qu'affectaient, à la lumière du soleil, les roches basaltiques qui composent ces gigantesques masses, tranchait sur la couleur bleue du ciel. Par moments quelques nuages blanchâtres apparaissaient tout à coup, et s'élevant peu à peu le long de ces hautes montagnes, s'arrêtaient à mi-chemin comme retenus par une sorte d'attraction électrique. A côté de moi, des pics isolés, aux formes tourmentées, originales, le Piton de sucre, le Bonnet de prêtre, dominaient la route de toute leur élévation, et semblaient prêts à perdre l'équilibre et à me couvrir de leurs débris. Ces gigantesques pyramides, plantées là par la main de Dieu, proclament les œuvres solennelles du créateur : on dirait des sentinelles avancées commises dès l'origine des temps à la garde de ces montagnes.

La gorge au fond de laquelle coule le bras de Cilaos que je suivais depuis le commencement de ma route, se resserre ici tout à coup. Les défilés disparaissent cachés dans les rochers; aucune issue ne semble ouverte, et quand le bras de Benjoin, de bras Rouge, et celui de Saint-Paul viennent, par leur commune réunion, former le bras de Cilaos, on se demande d'où sortent ces trois cours d'eau tant le lit dans lequel chacun coule est étroit. La route qui mène aux sources thermales suit d'abord le bras de Benjoin. Au point où on le traverse est une cascade aussi haute que celle du Niagara, et dont l'eau, dans sa chute, laisse aller au vent une poussière liquide que les rayons du soleil colorent comme un arc-en-ciel. A peine eus-je traversé le torrent que je rencontrai quelques chalets. A la hauteur que j'avais atteinte, les fraisiers et les framboisiers viennent naturellement, et dans les champs défrichés les petits créoles récoltent la plupart des légumes d'Europe : les petits pois, les lentilles, les haricots et les pommes de terre, qui jouissent dans ces parages d'un renom bien mérité. On se livre aussi sur ce point à la culture de quelques arbres fruitiers de nos contrées, tels que le pêcher, le poirier et l'abricotier. Mais dans les bois on ne rencontre encore que des essences tropicales : le bois rouge, le bois blanc, le café marron ou sauvage, etc...

Je m'engageai dans la forêt, puis je traversai l'ilette des Étangs et j'arrivai enfin à Cilaos. L'air était vif et humide , la vapeur d'eau qui s'était formée pendant le jour se condensait dans l'air en un épais brouillard à 1"approche de la nuit. Je fis allumer un grand feu, et pendant que l'on mettait en ordre la cabane qui m'avait été offerte, je descendis vers les sources thermales pour prendre un bain avant le souper.

Depuis deux mois que j'étais à la Réunion, les colons m'avaient maintes fois parlé des eaux minérales de Cilaos. Suivant eux on sortait rajeuni de ces bains, et nulle jouissance au monde n'était plus douce que de se plonger dans cette fontaine de Jouvence. Je faisais, en écoutant ces récits, la part de l'exagération et du patriotisme créole, et je n'étais que médiocrement convaincu. Mais, arrivé à Cilaos, je fus bien obligé de me rendre à l'évidence, et de confesser à mon tour l'étonnant effet de ces eaux. Que le lecteur se figure une baignoire naturelle creusée dans le sol. Le fond est de menu gravier, les bords sont formés de grosses dalles, et vers l'entrée, sous l'eau, est une large pierre sur laquelle on s'assied. La place est vaste; des familles tout entières peuvent entrer dans le bassin et s'y mouvoir en toute liberté. Chaque baignoire est recouverte d'un toit et limitée par des cloisons de paille; une chaise ou plutôt un escabeau de bois et une barre transversale servent à déposer les habits, et la porte est fermée au moyen d'un rideau que doit apporter le baigneur. Ces dispositions, bien que d'une simplicité toute primitive, ne laissent pas d'être fort originales. Les eaux sourdent dans le bain, et s'en vont par un déversoir qui laisse écouler le trop plein. L'eau est donc toujours renouvelée et toujours à la même température, et cette température est la plus agréable que puisse présenter un bain, c'est celle de trente-sept degrés centigrades, c’est-à-dire précisément celle de la chaleur du corps. A mesure que l'eau arrive dans la baignoire s'échappant de dessous le sol, on éprouve un indescriptible bien-être. Je sentais tout autour de ma poitrine les filets d'eau minérale qui glissaient comme une douche salutaire, et entre tous mes membres montaient les bulles de gaz qui me caressaient comme autant de serpents. On est vivifié, rajeuni, comme le prétendent les créoles, par l'un de ces bains bienfaisants. Ceux qui montent à pied à Cilaos ne connaissent pas de meilleur moyen de se délasser de leur fatigue. On peut d'ailleurs rester impunément plusieurs heures dans la baignoire, et quelques-uns y passent la nuit. Voilà ce que j'ai vu et éprouvé, et je puis dire aux incrédules : Experto crede. Les eaux de Cilaos, comme celles de Salazie, sont alcalines, ferrugineuses et gazeuses; elles ont une saveur aigrelette, un peu métallique. Elles sont très-bonnes à boire pendant les repas. Une source d'eau minérale fraîche sort de terre à côté des sources chaudes, et c'est à celle-là que l'on puise de préférence pour boire ; on réserve la seconde pour les bains. Ces eaux sont très-efficaces dans les maladies de foie et d'estomac. Elles sont plus riches en principes minéraux et plus chaudes aussi que celles de Salazie ; mais ces dernières sont plus facilement accessibles et plus voisines de Saint-Denis, ce qui a fait leurs succès. Quant à la thermalité de ces sources et à leur composition chimique, elles sont suffisamment expliquées par le voisinage d'un volcan en activité, et la nature du sol que les sources traversent.

Je n'étais pas monté seulement à Cilaos pour prendre un bain d'eau minérale. Il existait, disait-on, dans les environs des filons aurifères très riches et très puissants. La Californie n'était rien à côté de Bourbon , et à en croire un créole, cent mille mineurs, travaillant pendant cent mille ans (ce sont ses propres expressions), effleureraient à peine le gisement qui venait d'être découvert. Deux chasseurs de cabris, deux de ces hardis passeurs de remparts, dont la race se perpétue à Bourbon, tandis que celle des cabris ou chèvres sauvages disparaît tous les jours, consentirent à m'accompagner sur le nouvel Eldorado. Ils avaient. nom Prudent et Boyer. Le premier, parleur infatigable, causant un peu de tout et de beaucoup d'autres choses encore, ayant navigué, vu l'Inde et l'Europe, et portant par antiphrase sans doute le nom que lui avait donné l'état civil; le second, froid, calme, impassible, n'ayant jamais quitté l'île Bourbon où il était né, mais solide au poste, comme on dit, et gravissant, nu-pieds les plus hantes montagnes, les pics les plus ardus. Tous deux beaux hommes, secs et nerveux, et porteurs d'une barbe noire à rendre jaloux un sapeur.

Nous sortîmes de Cilaos et nous nous enfonçâmes dans les bois. De temps en temps, Prudent se plaisait à signaler notre marche à sa femme qui était restée au village. Il tirait à cet effet, de quart d'heure en quart d'heure, un coup de pistolet que l'écho renvoyait à la plaine. Prudent n'avait apporté que la poudre et les capsules. Le sable du ravin, la mousse des rochers servaient de plomb et de bourre, et le tuyau d'une pipe chassait la charge dans le canon. Nous passâmes, avançant prudemment un pied l'un devant l'autre, au bord d'un précipice à pic, de plus de trois mille pieds de profondeur verticale. Peu s'en fallut que je n'eusse le vertige, et aucun de nous ne parlait. On entendait la respiration sortir haletante de nos poitrines : nous poussâmes ensemble un ah! de soulagement quand le mauvais pas fut franchi. Nous ne tardâmes pas ensuite à nous engager sur les flancs d'une montagne si raide, que l'on pouvait à peine y rester debout. Guides et porteurs, marchant nu-pieds, se cramponnaient de leurs jarrets d'acier à la terre et à la mousse; mais moi , chaussé de knémides que les Grecs d'Homère n'eussent pas désavouées, je glissais à chaque instant et manquais de rouler jusqu'au bas de l'abîme. Prudent me soutint par derrière, Boyer me saisit une main par devant, et je finis ainsi l'ascension. Puis la descente commença et, après une série d'incidents de tous genres, nous arrivâmes au fond du Bras-Rouge. Le minerai d'or, si pompeusement annoncé, se résumait en quelques cristaux jaunes de pyrite ou sulfure de fer, perdus au milieu d'un filon argileux. L'éclat métallique et la couleur étaient tout ce qu'ils avaient de commun avec le précieux métal californien. A côté, une source minérale ferrugineuse avait tapissé d'une couche d'ocre rouge les parois de la montagne d'où elle s'échappait: Des blocs énormes, jetés en travers du ravin, témoignaient de la violence du courant à l'époque de ces pluies torrentielles que les créoles ont si bien nommées des avalaisons. La vapeur d'eau , condensée en épais nuages, nous cachait les sommets des montagnes au pied desquelles nous nous trouvions; mais si parfois une éclaircie avait lieu, le Grand-Bénard ou le Piton des Neiges découvraient tout à coup leur cime déchiquetée; elle paraissait, par une sorte d'illusion d'optique, d'une hauteur double et parfois triple de ce qu'elle était en réalité. On aurait dit les pitons les plus élevés des Andes ou bien ceux de l'Himalaya. Revenus du fond du bras Rouge, comme jadis Énée des enfers, nous finies halte, avant de rentrer à Cilaos, au Camp des Chasseurs. Prudent alla cueillir des fraises dont l’arôme me parut superfin, et Boyer parvint à dénicher, au milieu de troncs d'arbres pourris, quelques gros vers que nous fîmes rôtir, et que nous étendîmes ensuite comme du beurre sur le pain. Lecteurs, vous faites la grimace, et je la faisais aussi comme vous, mais je ne tardai pas à changer d'avis, et si les choux palmistes de Bourbon composent un légume exquis parmi tous autres, les vers de Cilaos méritent aussi d'être appréciés des gourmets. Les anciens Romains, malgré leurs plats de langues d'oiseaux, les modernes Chinois, n'en déplaise à leurs nids d'hirondelles, n'ont jamais rien dégusté de plus fin.



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