Après
avoir consulté le dossier Sully-Brunet écrit à son
supérieur : " Je pense que l’affaire est de nature à
être soutenue en justice ". Le procureur partage l’analyse
de son substitut. " Furcy a besoin de notre soutien, il faut l’aider
à monter une argumentation solide" . Les deux hommes vont
payer très cher leur attachement à cette cause.
Le 17 octobre 1817, Furcy
assigne Joseph Lory au tribunal d’instance de Saint-Denis.
Joseph Richemont Desbassyns,
Commissaire ordonnateur général de Bourbon prend la défense
de Lory, il alerte le ministre de la Marine, Mathieu-Louis comte de Molé
de Champlatreux. " Votre excellence, c’est la première
fois qu’un esclave tente de briser ses chaînes par la loi.
C’est la première fois peut-être depuis qu’il
existe une colonie qu’on a vu un esclave assigner son maître
en justice. C’est un acte de rébellion inouï. S’il
obtient gain de cause, 16 000 autres esclaves qui se trouvent dans la
même situation réclameront leur liberté ".
Dans une autre lettre du
22 décembre 1817, l'Ordonnateur Philippe Desbassayns de Richemont
dévoile au ministre de la Marine, que Sully Brunet a du sang d'esclave
en se référant à sa trisaïeule Maricuello originaire
de Madagascar.
Le 28 octobre 1817, Furcy
est déclaré marron, il est arrêté et jeté
en prison. Furcy croupit dans sa geôle jusqu’en octobre 1818.
Le 2 novembre 1817, le tribunal,
réuni dans l’enceinte de la prison de la rue Juliette Dodu
à Saint-Denis, rend deux décisions. Furcy est condamné
pour acte de rébellion et fait de marronnage par neuf voix sur
onze. Gilbert Boucher et Jacques Sully-Brunet ont voté contre.
La même juridiction déporte à la Rivière-des-Roches
à Saint-Benoît Jacques Sully-Brunet.
La réaction du procureur
Boucher ne se se fait pas attendre. “C’est un jour de deuil
pour la justice… M. Jacques Sully-Brunet n’a fait que son
devoir et rien d’autre. Cette décision de suspension et d’exil
qui le frappe est inique… Je fais appel de la décision qui
vient d’être prise et je demande que l’affaire soit
portée à la Cour royale en deuxième instance”.
Ecoeuré, Gilbert Boucher décide de se rendre à Paris
pour plaider la cause de Furcy. Le 12 février 1818, la Cour d’appel
confirme l’arrêt du tribunal d’instance.
Sully-Brunet est assigné
à résidence par le gouverneur Bouvet de Lozier, il y reste
jusqu'à l'arrivée de son successeur Milius, treize mois
plus tard.
Par la suite il devient propriétaire
du domaine La Réserve à Sainte-Marie.
Sully-Brunet rentre en politique
en devenant membre du conseil général de La Réunion.
23 août 1830, ordonnance
du roi Louis-Philippe, qui institue l'élections des députés,
par les Conseils généraux des colonies, Sully Brunet est
désigné député par le conseil général
de La Réunion. Il se rend alors à Paris et siège,
auprès du département de la marine.
Devenu délégué
de l'île Bourbon à Paris, il s'emploie dans ses nouvelles
fonctions à protéger et à sauvegarder les intérêts
des colons en prônant leur droit à l'indemnité, en
dénonçant la responsabilité de la France qui a autorisé
et toléré l'esclavage et en développant une vision
raciste de l'esclave africain : " le caractère de l'Africain
exporté présente une infériorité relative
si manifeste que pendant de longues années après son implantation
sur le sol colonial, il se montre sensible qu'aux chatiments corporels
et aux passions brutales ; à peine articule-t-il quelques monosyllabes
pour indiquer ses besoins. Le cafre est le dernier degré de l'espèce
humaine. On comprend dès lors que le contraste qui résulte
de la comparaison des deux races dut faire naître chez celle des
Blancs l'idée de sa supériorité et, par la suite,
l'habitude de la domination ".
Aussi Sully-Brunet prévoit
que " l'émancipation complète et immédiate opposerait
deux populations de libres : l'une se montrerait avec sa civilisation,
possédant tout le sol, ayant famille, besoins dispendieux, habitudes
de suprématie ; l'autre, rivale quoique purement prolétaire,
se présentant plus nombreuse, sans moralité, sans famille,
étrangère aux principes religieux, avec le stigmate de son
infériorité de la veille, sans besoins, sans lien moral
entre elle, ignorant des lois incapables de les comprendre.
Tout aussi longtemps que
le nègre n'aura que lui à pourvoir, il s'arrêtera
à l'instant où il aura gagné ce qu'il lui faut pour
subvenir à ses modestes besoins. Or, quels peuvent être ces
besoins pour l'homme demi sauvage, sous un ciel qui n'exige point d'habitation
ferme, dans un climat qui dispense de vêtement, là où
une racine sans valeur, que son goût et ses habitudes agréent,
suffit à son alimentation, où le soin d'une famille, l'éducation
d'un enfant sont choses étrangères à son caractères,
à sa vie ? ".
Sully Brunet publie en 1840
un document intitulé " Considérations sur le
système colonial et plan d'abolition de l'esclavage "
dans lequel il montre qu 'il n 'est pas opposé à l'abolition
de l'esclavage, à condition qu'elle sauvegarde les intérêts
des colons. Selon lui, l'émancipation est impossible dans la mesure
où les esclaves non préparés risquent de se soulever
et de briser l'équilibre social. Mais Sully Brunet est surtout
convaincu que l'abolition immédiate entraînerait la ruine
de la colonie, car les colons manquant de liquidités, n 'ont pas
les moyens de traiter avec l'État s'il devient loueur général
de tous les esclaves et encore moins de passer au salariat. Le plan de
Sully Brunet est assez original puisqu 'il prévoit une abolition
vingt ans plus tard et l'émancipation des enfants à naître
à partir de l'adoption et de la publication officielle de son plan
sous forme de loi.
Sully Brunet tente d'aller
au fond des choses en évoquant cet argument : " avec la liberté
simultanée et le travail salarié, avant de longues années,
la force des choses conduirait la société coloniale à
un état d'appauvrissement et de décadence: la propriété
rurale resterait incultivée, les villes s'encombreraient et la
démoralisation viendrait à la suite de la misère
".
Dans son plan, Sully Brunet
propose que l'esclavage soit aboli le 31 décembre 1859. "
Un an avant cette époque, une loi déterminera le paiement
de l'indemnité due par l'Etat aux colons pour le rachat du travail
de leurs esclaves. A partir de la publication de cette loi, tout enfant
qui naîtra de parents esclaves, unies par les liens du mariage,
naîtra libre. Le maître de la mère de l'enfant, recevra
de la part de l'Etat à titre d'indemnité et de remboursement
des charges qu'il aura supportées, 400 francs par chaque enfant
né libre lorsque l'enfant atteint sa troisième année.
Le maître doit pourvoir aux besoins de cet enfant jus qu 'à
douze ans révolus et en contrepartie celui-ci lui doit neuf années
de travail gratuit jusqu 'à sa vingt et unième année.
Les personnes esclaves pourront
recevoir une destination de travail soit mobilier, soit immobilier. Elles
ne pourront être hypothéquées qu'avec le fonds rural
ou l'usine auxquels elles ont été attachées par une
déclaration préalable.
La naissances des esclaves
sera déclarée dans la quinzaine par le maître ou en
son nom, avec mention des nom et prénoms de la mère, ceux
donnés à l'enfant, son sexe et le jour de sa naissance.
Le maître de la femme
mariée fera au maire de la commune la déclaration du mariage
dans la quinzaine de la célébration. II est prévu
pour leur mariage une célébration religieuse Lorsque les
esclaves mariés arriveront à la liberté le mariage
qu’elles auront contracté acquerra de plein droit les effets
civils du mariage contracté par les personnes libres. Le mariage
est possible pour les hommes âgés de dix-huit ans et pour
les filles à l'âge de quinze ans avec le consentement des
maîtres. Cependant l'homme âgé de vingt-cinq ans et
la femme âgée de 21 ans pourront contracter mariage sans
le consentement des maîtres, mais avec celui du maire. Le mariage
des esclaves est prohibé en ligne directe à l'infini et
en ligne collatérale seulement entre frère et sœur.
Le mariage est célébré dans la commune où
la femme est recensée. Lorsque les esclaves mariés auront
le même maître, celui-ci ne pourra les séparer que
momentanément: Ils ne pourront pas être affranchis séparément
même avec leur consentement.
L'esclave demeure incapable
civilement et politiquement ".
9 novembre 1846, Bourbon
est en crise, le nouveau gouverneur de la colonie Joseph
Graëb a pour mission de préparer de préparer l'abolition
de l'esclavage, mais la société coloniale de l'île
n'est pas prête, elle voie en Sully Brunet et en l'abbé Alexandre
Monet deux traites, qui sont tous deux accusés de vouloir la
mort de Bourbon parce qu'abolitionnistes. Le Conseil colonial va s'en
prendre à Sully Brunet. Le 9 novembre 1846, pour l'ouverture de
la seconde session du Conseil, une partie des conseillers entre en dissidence
afin de provoquer de nouvelles élections de délégués.
La manoeuvre réussui, le Conseil est dissout par le gouverneur
le 1 er décembre 1846. . Le nouveau conseil va poursuivre deux
objectifs : réclamer une représentation directe pour mieux
se défendre et éliminer Sully Brunet. Le 5 août 1847,
Marc
Dejean de la Batie est réélu et le marquis Henri de
Castellane, un européen préféré à Sully
Brunet.
1848, Sully-Brunet délégué
des planteurs de l'île Bourbon se trouve à Paris, il signe
la lettre des jeunes créoles de l’île de La Réunion,
présents à Paris. Les jeunes réunionnais résidant
à Paris soutiennent le gouvernement provisoire républicain,
le 18 mars 1848, ils écrivent une lettre aux citoyens membres du
Gouvernement provisoire.
Les soussignés, jeunes
créoles de l’île de La Réunion, présents
à Paris, viennent porter leur adhésion complète,
sans arrière-pensée, au Gouvernement de la République.
Nous acceptons la République
dans toutes ses conséquences.
L’abolition de l’esclavage
est décrétée, et nul Français n’applaudit
plus énergiquement que nous, jeunes créoles de l’île
de La Réunion, à ce grand acte de justice et de fraternité,
que nous avons toujours devancé de nos vœux.
Nous tenons pour insensés
et ennemis de leur pays ceux qui oseraient opposer une résistance
coupable au décret libérateur du Gouvernement provisoire.
Que nos frères de
sang ne suspectent pas notre bonne foi. Qu’ils songent combien il
serait injuste de faire peser sur nous la responsabilité d’une
iniquité séculaire dont nous n’avons point accepté
l’héritage.
Nous sommes les enfants du
présent. Nous nous constituons ici les représentants de
l’idée nouvelle dans les colonies et, à ce titre,
nous nous présentons devant vous dans l’espoir que vous nous
permettrez de nous associer au grand mouvement que la France vient d’imprimer
au monde entier.
Signé : Auguste Lacaussade,
Lepervanche, G. Vinson, Dubourg, Gaillande, Charles Leconte de Lisle,
Martin, B. Boursault, Barbaroux, Simon, G. Toulorge, G. Bédier,
A. Reilhac, Sully Brunet, B. Houarau , Lecontour, P. Deheaulme, C. Laprade,
D. Laprade, Deville, Lejeune, Loupy, Amelin, Potier, R. Royer "
1849,
de retour à La Réunion, Sully-Brunet se présente
aux élections législatives du 30 spetembre 1849, neuf candidats
se présentent pour cette élection, le vote du 30 septembre
1849 est insuffisant pour valider l'élection, personne n'ayant
atteint le huitième des voix des électeurs inscrits. Une
nouvelle élection est décidée pour le 21 octobre
1849, Sully-brunet n'est pas élu, les deux représentants
de la colonie élus sont : Charles
Ogé Barbaroux et Jean-Baptiste
Pierre Prosper de Greslan. Élections
législatives 1849 à La Réunion.
1851 et 1852, Sully-Brunet
se réprésente aux nouvelles legislatives comme candidat
libéral, premier tour le 29 et 30 décembre 1851, deuxième
tour 18 et 20 janvier 1852. Sully-Brunet est élu député
de La Réunion avec 5 748 voix, Adrien Bellier est aussi élu
avec 5 475 voix, mais les deux nouveaux députés de La Réunion
ne sont pas admis à l'assemblée nationale, car leur élection
n'est pas validée. Le coup d'État du 2 décembre 1851
de Louis Napoléon Bonaparte sera suivi du décret-loi du
2 février 1852 qui supprime la représentation coloniale.
On doit à Sully-Brunet
l'introduction à La Réunion de la patate douce, importée
du Brésil, et le chouchou ou cristophine du Mexique.
Jacques Sully-Brunet décède
à Paris en 1858.
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