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Père Eugène
Rognard.
Né à Annecy en 1878,
le Père Rognard arrive au Tampon à La Réunion en 1902.
A cette époque il existe une chapelle en bois située non loin de l'actuel
cimetière de la ville où se déroulent les offices religieux. Cette chapelle
est dédiée à saint Gabriel, en l’honneur de Gabriel Le Coat de Kerveguen,
donateur du terrain. Un petit bâtiment construit depuis 1837
sert au Père Rognard de résidence et le tout est cédé gracieusement par
la famille Kerveguen.
La paroisse dépend donc sur
le plan matériel de cette famille, qui a l’habitude de dicter ses lois
au curé.
Le comte Robert Kerveguen
célibataire est tombé
amoureux d'une actrice de la Comédie Française, Mlle Deverne. Il la ramène
sur l'île et lui achète vers la fin 1908, à l'entrée de la ville du Tampon,
le château de Belair, belle bâtisse de style colonial créole. Le curé,
le Père Eugène Rognard s'oppose fermement à cette liaison qu'il juge illégitime,
puisque hors mariage. Les dimanches, il fustige sans ménagement depuis
sa chaire ce mauvais exemple.
Outre le problème " moral
" évoqué par le curé, tout naturellement d'autres problèmes apparaissent
encore entre Rognard et le maître du Sud, dès la fin octobre 1909.
Par exemple, par lettre adressée à l'évêché datée du 25 octobre 1909,
M. Robert de Kerveguen se plaint que lors de son arrivée à la chapelle
du Tampon, le dimanche 24, son banc est occupé par quelqu'un d'autre.
Inadmissible ! Cela lui déplaît fortement et il quitte l'église sans assister
à la messe. Le Comte souligne dans son courrier que, non seulement le
Père autorise d'autres personnes à s'asseoir sur son banc, dès qu'il a
un léger retard, mais aussi, paraît-il, perçoit de ces personnes la taxe
de location de ces places, coutumière à l'époque. Inadmissible encore
une fois !
Le curé, par lettre officielle
signée de la main de M. le Comte, est sommé de s'expliquer à son tour
sur ce sujet. Le 26 octobre le Père Rognard répond laconiquement : " Je
n'ai pas mandat pour répondre à vos doléances. "
Le 27, Robert de Kerveguen
écrit à l'évêque en demandant tout simplement le déplacement de Rognard.
Cette requête est judicieusement accompagnée d'une petite menace à peine
voilée : " Il ne serait pas possible de continuer à mettre à disposition
du curé actuel du Tampon une demeure et les divers avantages de nos propriétés,
alors qu'il n'observe pas à mon égard la correction la plus élémentaire...
".
Bien entendu, même si l'évêché
donne tort au Père au sujet de la polémique des bancs, il ne peut pas
déplacer un prêtre sur la simple demande d'un paroissien, même s'il s'agit
d'un Kerveguen. Cela créerait un précédent aux conséquences ingérables
pour l'Église. Un délai d'un mois est fixé par les propriétaires pour
que le curé puisse trouver une autre maison, mais, après insistance de
l'évêque, ils acceptent de le prolonger jusqu'au 31 décembre 1909.
Le 27 novembre 1909, curieusement,
un nouvel acteur apparaît dans cette histoire : Pierre Mottais, notaire
à Saint-Pierre, écrit à l'évêque pour lui proposer de façon tout à fait
" volontaire et personnelle ", de remplacer le curé du Tampon par le Père
Martineau, beaucoup plus consensuel.
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Malheureusement
les affaires ne s'apaisent pas. Le 8 mars 1910,
le Père Rognard est cité dans une plainte envoyée à l'évêché par M. le
Comte, pour avoir célébré un service solennel de troisième classe et non
de première, en faveur du repos des âmes des défunts de la famille Kerveguen.
Ce à quoi l'évêque répond : " ...le plus ou moins de solennité n'ôte rien
à la grandeur du saint sacrifice offert pour les défunts... "
Le 9 novembre 1910 le Père Rognard reçoit
finalement un blâme de l'évêché, signé du vicaire Pascal, pour cinq motifs
:
- allusions péjoratives aux Kerveguen lors
de ses prédications.
- église fermée en dehors des heures de service.
- refus de prier pour les morts au cimetière, sans passage préalable par
l'église.
- refus de baptême gratuit, tous devant payer 2F50, même les pauvres.
- sous-location non autorisée des dépendances du presbytère.
Il faut savoir que le Père
Rognard fait tout son possible en cette année-là, pour récolter des fonds
en vue de la construction de la nouvelle église, chose qui, compte-tenu
de la situation, devient plus que nécessaire. Son zèle en ce qui concerne
les services payants n'a que cela comme motivation. " Si on ne force pas
un peu la générosité de certains de mes paroissiens, elle ne viendra jamais
spontanément. "
Le Père trouve que la chapelle
de Terrain Fleuri est trop petite, ce qui explique peut-être le problème
des places, et aussi un peu trop éloignée du nouveau centre ville. Il
envisage donc la construction d'une autre église, plus ample et mieux
située. Cette idée n'est pas du goût des Kerveguen qui perdraient sans
doute, avec l'avènement d'un bâtiment qui ne leur appartiendrait pas,
un peu de l'influence dont ils savent si bien se servir. Passant outre
certaines sensibilités, le Père réussit à trouver un terrain et les fonds
nécessaires pour commencer enfin la construction de la nouvelle église
du Tampon.
Le chantier démarre en 1910.
Lorsqu'il arrive au niveau de la charpente, on lui déconseille de la faire
en bois sous prétexte qu'elle ne résisterait pas aux cyclones. Il faut
dire que dans les dernières années plusieurs églises de l'île avaient
été fortement endommagées par les cyclones. Qu'à cela ne tienne, le Père
obtient aussitôt d'un fournisseur en métropole une charpente métallique.
Rien ne l'arrête dans son entreprise !
La messe inaugurale de l'église
du Tampon a lieu le 16 juin 1912,
par le Père Rognard lui-même. Elle prend le nom de Saint-François
de Sales.
Le Père Rognard apporta également
sa contribution à la naissance de la commune du Tampon en se déplaçant
personnellement à Paris pour obtenir auprès du ministère le décret visant
à ériger Le Tampon en commune distincte de Saint-Pierre.
1930
: Création par le Père Eugène Rognard du Syndicat Agricole du Tampon,
puis de la Caisse du Crédit Agricole. Environ 400 planteurs sont adhérents
en 1938. Il crée également une structure sociale inédite « La goutte de
lait » afin de distribuer du lait aux familles les plus déshéritées.
1933
: Ouverture par le Père Eugène Rognard d’une colonie de vacances à la
Plaine des Cafres. Celle-ci deviendra en 1956 une section du foyer des
pupilles de l’État, le Foyer Marie Poitevin.
“Père des enfants abandonnés,
animateur des œuvres sociales, il fut le cœur ouvert à toutes les misères”,
peut-on lire sur une plaque dans l’église des “600”, à l’intérieur de
laquelle il repose sous une dalle, depuis le 5 juillet 1945.
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