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juin 1940. Radio Saint-Denis diffuse une proclamation du gouverneur Aubert
: l’Italie vient d’entrer en guerre contre la France. Que peut faire La
Réunion ? Peu de choses, en vérité. Les hommes partent pour le front à
un rythme bien moins élevé qu’ils ne l’auraient souhaité. Il est, de toute
façon trop tard maintenant. La seule chose que peut désormais recommander
le gouverneur est le calme :
" Aujourd’hui comme
hier, je vous répète nos mots d’ordre, ardeur au travail, confiance absolue
en nos chefs, foi en la Victoire ".
En juin 1940, la colonie
apprend la capitulation de la France mais les Réunionnais se prononcent
pour la poursuite de la lutte. Les
Anciens Combattants Réunionnais envoient un message se terminant de la
façon suivante :
" La colonie qui
contient encore quinze mille hommes jeunes et valides demande ardemment
à pouvoir apporter encore sur un sol ou sur un autre son concours et ses
forces à l’immense tâche qui s’offre ". Dans les journaux on
retrouve un seul mot d’ordre : " Tenons "
Le 23 juin 1940. La Réunion
apprend grâce aux radios étrangères la signature de l’armistice. D’une
colonie à l’autre les gouverneurs se consultent, doit-on s’aligner sur
le gouvernement de Bordeaux ou poursuivre la lutte à outrance ? Le gouverneur
général de Madagascar, Marcel de Coppet est d’avis que l’on doit poursuivre
la lutte. A Radio Saint-Denis le président du Conseil général, Raoul Nativel
s’indigne sur le préambule aux conditions d’armistice et le " cérémonial
sacrilège " de Rethondes. Mais ce dimanche 23 juin le gouverneur
Aubert va aller à l’encontre de l’opinion du pays et se ranger du côté
du gouvernement signataire de l’armistice.
Ce même jour le consul de
Grande-Bretagne, Maurice Gaud, est en visite avec un message de Lord Halifax,
sous-secrétaire d’État britannique aux Affaires Étrangères :
" Le présent gouvernement
français, en acceptant sous la contrainte les conditions de l’ennemi pour
un armistice, a été empêché de remplir la garantie solennelle de la France
envers ses alliés britanniques. Il s’est résigné au fait accompli de l’occupation
allemande métropolitaine. Mais cette occupation ne s’étend pas aux vastes
territoires de l’Empire français d’Outre-mer, qui reste avec ses frontières,
sa défense et ses immenses ressources économiques intactes. L’Empire français
d’Outre-mer a encore un rôle vital à jouer dans la lutte pour la civilisation
dont seul le succès peut restaurer la liberté de la France... ".
Dans la suite de son message
Lord Halifax demande :
" aux autorités civiles
et militaires de tous les territoires français d’Outre-mer de se tenir
à leurs côtés et de se battre main dans la main jusqu’à la victoire...
".
Ce message sera fort mal
reçu par le gouverneur Aubert. En effet il estime ne pas pouvoir prendre
de décision, n’ayant reçu aucune instruction du gouvernement français.
En fait son opinion est pratiquement déjà faite. La Réunion ne se battra
pas aux côtés de l’Angleterre. Plusieurs raisons expliquent cette réaction.
Tout d’abord il y a l’influence du chef de cabinet Pillet, qui sera plus
tard à la tête des fidèles du Maréchal. Ensuite, les relations entre le
gouverneur de Maurice, Sir Bede Clifford, et le gouverneur Aubert sont
mauvaises. Enfin le message lui-même, poussant les Réunionnais à se rebeller
contre le gouvernement, a heurté le vieux serviteur de l’État.
La Réunion s'installe dans
une hostilité sourcilleuse vis-à-vis de sa voisine l'île Maurice soudain
classée dans le camp ennemi. Les Réunionnais n'ont pas à craindre d'attaque
mauricienne mais le soupçonneux et anglophobe Aubert, aux ordres d'un
système vichyssois peu porté sur la tolérance, bloque totalement les relations
entre La Réunion et Maurice : pas de courrier, pas de télégraphe ni de
téléphone et surtout pas de relation maritime.
29 juin 1940, le gouverneur
Aubert réunit à nouveau la Commission Consultative de la
Défense pour s'assurer de l'esprit de discipline de ses memebres,
après leur avoir signifié qu'il ne tolérerait pas
la moindre critique de ses actions. Après cette réunion,
il peut se permettre d'expédier au ministre des Colonies le télégramme
suivant débordant d'assurance et d'enthousiasme :
" Honneur vous assurer
du loyalisme réunionnais. Pour ma part, et plus que jamais, servirai
avec foi, une Patrie malheureuse. Vous serai reconnaissant de transmettre
ces assurances au gouvernement et croire personnellement à mon
attachement respectueux ".
Pierre Emile Aubert à faix
le choix de l'obéissance et de la légitimité. Pour Aubert, le seul gouvernement
légal c'est celui de Bordeaux, dont-il est le chef dans la colonie. Le
choix est ratifié le 29 juin par la Commission consultative de Défense.
La rupture avec l'Angleterre est consommée, conséquence, le blocus de
La Réunion se met en place.
Dés lors, le chef de la colonie
prend des positions de sûreté. Il établit une liste des personnes à surveiller,
s'assure de la surveillance des locaux publics, notamment il veille à
faire changer les serrures du Palais du Gouvernement.
Les 24 et 25 juin, le gouverneur
s'adresse à la population. Son discours radio diffusé enjoint les Réunionnais
à garder le calme et les rassure sur l'existence des stocks suffisants
selon lui. :
" On me force à souligner
que je n’ai de leçons de patriotisme à recevoir de personne - mon passé
en témoigne - et ce petit pays glorieux dont j’ai pris la charge, je saurai,
je l’affirme, assurer son destin dans l’honneur... ".
Le lendemain il fait parvenir
aux maires et aux brigades des communes un télégramme dans lequel il leur
demande leur aide afin de " calmer de l'énervement certains milieux
et de faire cesser certaines manifestations malencontreuses... ".
De plus il y affirme sa volonté " le cas échéant de prendre des
sanctions à l’égard des personnes qui contribueraient à troubler l’ordre
". En fait le chef de la colonie va retourner d’une manière magistrale
l’opinion de la Réunion et transformer en peu de temps les inconditionnels
de la lutte en fidèles serviteurs de Vichy.
Le 10 juillet 1940, à l'Assemblée
nationale, les deux députés de La Réunion, Lucien
Gasparin et Auguste
Brunet, votent les pleins pouvoirs au maréchal Pétain, le héros de
Verdun.
La loi sur l'interdiction
des sociétés secrètes du 13 août 1940 est promulguée, la cour martiale
installée. Dans les 23 communes de l'île
de La Réunion, maires et conseillers municipaux sont désormais nommés
par délégation spéciale du gouvernement de vichy.
Le 30 septembre 1940 est
née à Saint-Denis la Légions des combattants volontaires de la Révolution
nationale. De Salazie, maire Raymond
Vergès, à Saint-Leu, maire Etienne Dussac, en passant par Saint-Denis,
maire Armand Barau, les hommages au maréchal Pétain se succèdent. Mais
les autres communes ne sont pas en reste. Fleurissent également les places
du Maréchal Pétain. A Saint-Leu c'est la place de l'Hôtel de ville qui
est ainsi baptisée ; à Saint-Denis, c'est celle du Barachois qui change
de nom.
La propagande est amplifiée
par la presse vichyste, avec le bi-hebdomadaire Servir de René Payet,
mais surtout Chanteclerc, administré par Eugène Poisson et Jean Jacques
Pitecler, chef de cabinet d'Aubert. Quand aux autre titres, ils sont sous
l'emprise vigilante de la censure opérée, ciseaux à la main, par Jean
Jacques Pillet, véritable, âme damnée du gouverneur.
La Semaine de la France d'Outre-mer,
qui se déroule du 15 au 21 juillet 1941 sur le modèle des cérémonies nationales,
est le point d'orgue du culte du Maréchal dans la colonie. Au fil des
mois, le climat se durcit. La surveillance policière est plus active,
la répression s'abat sur les instituteurs de La Réunion, Simon Lucas et
Antoine Narassiguin sont révoqués. Les conditions de vie de la population
se dégrade. Mais il y a tout de même d'énormes différences avec la métropole,
on ne verra à La Réunion jamais l'ombre d'un allemand, ni celle d'un milicien,
on y arrêtera aucun Juif et personne ne sera fusillé, torturé ou déporté.
Finalement, la grande conséquence
du choix du gouverneur Aubert, c'est que La Réunion va commencer tout
doucement à mourir de faim. La pénurie est contournée de toutes les manières
possibles. Un intense marché noir s'organise, entre campagnes et villes,
destiné à contourner des règlements administratifs tatillons, qui voudraient
qu'in fil la queue, avec des bons, pour pouvoir acheter du vulgaire manioc,
succédané au riz. Dans les cours on élève clandestinement des cochons...
Mais tout manque : la farine, le savon et même le sel. Bricoleurs et inventeurs
imaginent des palliatifs : on fabrique du savon à partir du ricin, les
lavandières redécouvrent les vertus saponifères du bringellier marron,
on confectionne des robes avec des sacs de jute, une saline est créée
à la Pointe au Sel à Saint-Leu et le gouverneur impose en septembre 1941,
l'arrachage de 50 % des cannes à sucre, au bénéfice de cultures vivrières.
Le pain est partiellement fabriqué à partir de farine de manioc. De même
un autre produit local, l'alcool de canne, entre en forte proportion dans
les carburants, ce qui cause quelques problèmes aux moteurs, qui sont
en outre lubrifiés à l'huile de ricin.
Octobre
1941. Le gouverneur Pierre Emile Aubert envoie en métropole
un rapport sur l'état d'esprit de la colonie :
" Le pays était
désemparé, rétif, au lendemain de l'armistice. Après
ma prise de position volontairement brutale à la réception
de l'insolent message de Lord Halifax, j'ai groupé autour de moi
les dirigeants de la colonie, j'ai imposé le respect d'une obéissance
disciplinée à mon gouvernement et amené peu à
peu une confiance détendue. Jour après jour, une action
incessante a été poursuivie, par mes allocutions radiodiffusées,
par une propagande inlassable, pour faire connaître et faire aimer
l'oeuvre de rénovation nationale entreprise par le Maréchal...
Les réfractaires :
ils se cantonnent presque tous dans le monde des affaires de Saint-Denis
et Saint-Pierre. Ils font tache dans une opinion de plus en plus homogène
et la rumeur les désigne au mépris ironique d'un public
désormais informé.
Les agriculteurs et usiniers
: j'ai conscience d'être compris et suivi par la majorité
des agriculteurs, élément sain et stable de la population.
Mais le nationalisme du personnel de l'important groupe des Sucreries
Coloniales est plus apparent que réel.
Les commerçants :
des sentiments partagés...
Les municipalités
: une oeuvre urgente consiste à écarter des postes honorifiques
ou de confiance les hommes douteux, compromis ou tarés.
Les fonctionnaires : Les
manquements à la discipline deviennent l'exception et restent automatiquement
sanctionnés.
Les groupements communisants
: s'ils en subsistent, ils restent prudemment camouflés. Une surveillance
attentive est exercée sur eux...
Le clergé : quelques
prêtres qui persévéraient dans l'erreur ont été,
à ma demande, déplacés et admonestés par Monseigneur
Cléret de Langavant. "
Mai 1942, avec l'attaque
par les forces britanniques de la base aéronavale française de Diégo-Suarez
et leur contrôle ensuite de tout la Grande île, la situation change. Crainte
ou espoir les réunionnais attendent désormais le débarquement des forces
alliées. Après plusieurs mois d'interrogations et de tensions, le gouvernement
Aubert fait le choix de la reddition.
Le 27 septembre 1942, Saint-Denis
est déclarée, ville ouverte, ordre est donné aux maires des autres communes
de ne pas résister. Le gouverneur, ses principaux adjoints et une partie
des forces armées, une centaines d'hommes, se retrouvent à Hell-Bourg
dont l'accès est fortifié.
Dans la nuit du 27 au 28
novembre, le contre torpilleur des Forces navales françaises libres, le
Léopard, avec à son bord l'envoyé du Général de Gaulle, l'administrateur
André Capagorry, est signalé au large de Saint-Denis. Si le gouverneur
Aubert a déclaré Saint-Denis ville ouverte, il n'entend pas se rendre
sans avoir manifesté au moins un semblant de résistance. Cette résistance
ne peut être exercée que par une seule arme : la batterie de 95 du port,
commandée par un enfant du pays, le Lieutenant Hugot. Celui-ci a déclaré
n'avoir pas su, au début, que le Léopard était un navire français, depuis
le mois de mai, tout le monde s'attendait à une attaque anglaise, brutale
peut-être comme à Diego. Il tire donc, des coups de semonce plutôt qu'une
vraie agression, puisque ses 65 ne peuvent en aucun cas atteindre le contre
torpilleur, qui est hors de portée, au niveau du Cap Bernard. De même
une vedette du C.P.R. force la sortie du port pour rejoindre le navire,
Hugot affirme avoir tirer bien au large de celle-ci, juste pour faire
peur.
Mais le commandant du Léopard,
lui, prend cette résistance au sérieux, il bombarde la batterie en représailles.
Un obus perdu fait les premières victimes : deux civils. L'obéissance
obtuse aux ordres et sans doute un certain affolement, causent le troisième
mort de la journée : le directeur des Travaux Publics Raymond Decugis,
ami de Hugot envoyé par la route de la Montagne pour parlementer avec
lui, est arrêté par un barrage de soldats pétainistes. Il ne montre aucune
hostilité mais il est accompagné d'un officier français. En face un fusil
tire, Decugis est tue. Peu après, les artilleurs du Port fuyant leur batterie
devenue intenable, se heurtent aux partisans. L'escarmouche fait un mort,
M. Odon et un blessé grave, le lieutenant Hugot. Quelques heures plus
tard, La Réunion se rend. Bilan quatre morts et un blessé.
Les évènements vont alors
s'accélérer. La colonie vit alors trois journées très mouvementées, marquées
par l'installation de Capagorry à Saint-Denis comme gouverneur. Le 30
novembre 1942, à 8h45, le gouverneur Pierre Émile Aubert, se rend avec
les honneurs.
Pierre Émile Aubert quitte
La Réunion à bord du Léopard, direction l'île Maurice où il est placé
en résidence, puis à Alger, où il est transféré.
A la libération, Aubert passe
devant la cour de justice où il est relaxé. Pierre Émile Aubert décède
à Paris le 27 décembre 1972.
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