Le repas Bourbon pittoresque Auteur Eugène Dayot

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Le repas :: Eugène Dayot
  Bourbon pittoresque.
   
  Le repas
   
  Trop large et trop sans façon pour perdre son temps en politesses superflues, Mussard ne fit aucune de ces cérémonies préliminaires qui ont pour but d'assigner des places d'honneur et pour résultat de faire des mécontents. Il se mit en face de sa femme, et chacun de ses convives se rangea à son gré autour d'une table garnie avec la profusion qui caractérisait les festins de cette époque. 


Un rôti, qu'Agamemnon n'aurait pas dédaigné, se posait royalement au centre de la table ; à droite, la tortue, bouillant encore dans sa carapace, exhalait sa saveur exquise ; à gauche, sur un plat qui serait une énormité dans nos banquets d'aujourd'hui, s'élevait le pilau créole odorant de poivre, de safran et de ravin-Sara. 

Tandis que Marie et Françoise s'occupaient à servir les convives, Mussard, toujours joyeux et bruyant, signalait à chacun d'eux son plat favori et les stimulait en défiant leur appétit ; mais le vieux Touchard qui s'était placé en face du pilau, n'y pouvait plus tenir. Avant même que tout le monde fût assis, il fit une large trouée dans cette pyramide de riz et l'engloutit avec une telle voracité que, lorsque vint son tour, il put présenter à Marie son assiette aussi propre que si elle était restée inoccupée. 

Ce premier coup de fourchette, comme on appelle vulgairement le premier moment du repas, fut rude et silencieux. C'était une attaque sourde et sans merci, où les vainqueurs ne faisaient pas plus de bruit que les vaincus et où l'on n'entendait que le cliquetis des armes. Lorsque la faim fut sinon assouvie du moins apaisée, l'heureuse satisfaction de l'estomac, aidée du Bordeaux généreux, s'exprima par quelques paroles qu'on échangea çà et là entre voisins. Raz-de-marée fut le premier qui commanda ce temps d'arrêt : deux ou trois aspirations puissantes annoncèrent le bien-être de ses organes digestifs en même temps que le besoin qu'il avait de reprendre haleine. 

- Non. non, non, Mussard ; cette tortue est assez grasse pour le temps dans lequel nous vivons ; mais elle ne vaut pas celles que nous mangions chez feu Athanase, mon père, le conseiller provincial. 

- Allons donc, Raz-de-Marée, répondit Robert : le compère Athanase, que j'ai connu parfaitement, était sans doute un homme d'un jugement sûr, d'une instruction grande, et dont la justice et le bon sens étaient tels que, dans le conseil, chacun se rangeait à son avis ; mais, que diable ! le bon homme n'a pas emporté avec lui la recette pour engraisser les tortues. 

- Non, non, non, non, mille tonnerres ! Tu es une vieille chauve-souris, Robert ; tu n'a rien vu, rien observé, et tu ne t'es pas aperçu que tout a dégénéré dans le pays ; il n'y a que les femmes qui soient toujours les mêmes. marie est aussi bonne, aussi jolie que sa mère, et Françoise est le portrait frappant de ma chère Marguerite. Oh ! c'était là une femme !… parole d'honneur, elle était plus capable que moi ; aussi, c'est à elle que feu mon père est venu de l'autre monde confier un petit besoin dans lequel il se trouvait ; c'est à elle que le pauvre vieux a demandé les trois messes qui lui manquaient pour achever son compte de purgatoire. J'étais de ce temps-là, moi ; j'ai vu tout cela ; je me rappelle encore l'épouvante de ma femme quand mon père lui apparut. Elle était au milieu de nous ; nous ne vîmes rien, seulement nous entendîmes Marguerite, pâle et tremblante, crier ces mots : "- Je vous le promets, mon père, "vous aurez vos trois messes et je chercherai à dénouer le nœud de ruban que vous me donnez ; si je n'y réussi pas, j'en ferai, selon vos vœux, présent à l'autel de la Vierge." 

Marguerite perdit connaissance, et quand elle reprit ses sens, elle nous raconta que notre père venait de la prier de lui faire dire trois messes, dans trois quartiers différents, à la même heure, et qu'il lui avait laissé un nœud de ruban qu'elle nous montra. Les trois messes furent dites à Saint-Paul, à Saint-Denis, à Sainte-Marie, et personne n'ayant pu défaire le ruban, il fut passé au bras de l'Enfant-Jésus, où on peut le voir encore. 

La voix de Touchard trahissait l'émotion que lui causait ce souvenir. 

- Tout cela est très vrai, mon cher Touchard : j'ai vu plus d'une fois le nœud du ruban, et je sais aussi que transportée en songe, ta femme assista aux trois messes qui furent dites la nuit, à l'heure de l'apparition ; mais pourquoi parler aujourd'hui de choses aussi tristes ? Elles te causent de la peine, et nous ne devons pas en avoir ici ; parlons plutôt du gibier d'autrefois. Au moins nous pourrons te faire enrager et rire. - Ainsi donc, tu crois, vieux Raz-de-marée, que depuis soixante ans, tout maigrit, tout dépérit ; cependant, aux bouchées que tu faisais tout à l'heure, il ne paraissait pas que tu trouvasses trop maigre le cabri de Mussard. 

- Non, non, non, parbleu ! Il est très beau ; mais il a été engraissé au parc pendant un an ; les cabris d'autrefois n'avaient pas besoin de cette préparation. 

- Ah ! dit Touchard fils en riant, ne dites pas cela, mon père ; vous ne vous rappelez donc pas la chèvre que vous avez trouvée si bonne, dans la caverne de Maïdo, et que vous avez mangée presque à vous seul ? 

- La belle raison, burgau que vous êtes ; il y avait dix-huit heures que j'étais à jeun, et j'aurais dévoré le premier bouc du pays, quand même il fût mort de vieillesse et d'étisie. Me soutiendrez-vous que les tortues du portail et de l'Étang-Salé soient aussi bonnes maintenant que jadis ? Encore ne peut-on plus en trouver que quelques-unes !… 

- Elles sont réellement devenues rares, répondit Bellon, mais c'est grâce à vous autres anciens ; si j'avais été à la place du Père Hyacinthe, qui gouvernait alors, quiconque eût été pris à ouvrir une centaine de tortues pour en choisir les plus grasses, ou à faire sa provision d'huile avec leurs foies, aurait été condamné à rester douze heures à genoux sur la place d'Armes, avec une pierre de trente livres sur la tête. 

Bellon avait raison. Il faut bien le dire, le colon, insoucieux du lendemain, par cela même que la mer et la terre lui donnaient tout en abondance, détruisait tout à plaisir, sans penser à l'avenir. Hélas ! sommes-nous en cela différents de nos devanciers, et chaque jour n'appauvrissons-nous pas le sol en le dépouillant de ses bois, en lui imposant une culture qu'il refuse, en le forçant pour ainsi dire de produire contre nature ? C'est une triste vérité ; mais il faut l'avouer, le créole est gaspilleur, il est dans son essence de sacrifier l'avenir au présent ; il escompte tout ; il escompterait son bonheur éternel; s'il en avait la faculté. 

Le fumet savoureux des viandes, la chaleur bienfaisante du vin avaient animé les convives et la conversation était devenue vive et générale. 

- C'est bon, c'est bon, dit Mussard ; je ne sais pas ce que vous avez aujourd'hui, mais vous êtes tristes comme des fouquets. Laissez-là toutes vos choses de l'ancien temps, buvons à la santé du vieux Raz-de-Marée. 

- Non, non, non, mille tonnerres ! nous devons d'abord boire à toi et à ton patron ; ainsi, mes amis, remplissez vos verres à rasade et buvons à Mussard et à Saint-François 

- Eh bien, soit ! répondit Mussard. 

Et tous les convives se levèrent pour choquer plus facilement leurs verres et trinquèrent avec cette joie, cet entrain qu'on n'a plus aujourd'hui dans nos repas, et que remplace un signe de tête comiquement sérieux et presque maçonnique. 

- Ah ça ! reprit Mussard, en se rasseyant et s'essuyant les lèvres du revers de la main, avez-vous bien nettoyé et soufflé vos fusils, mes amis ; avez-vous acheté votre poudre, fondu vos balles et préparé tout ce qu'il vous faut pour la campagne que nous allons entreprendre ? Elle sera longue et rude, car nous aurons affaire à des coquins braves et nombreux. leur nombre s'augmente tous les jours. M. de Saint-Martin m'a envoyé avant-hier l'ordre de réunir tous mes détachements et de pousser jusqu'au cirque de la rivière des Galets. Il paraît que Bâlle, qui a succédé au vieux Pitre dans le commandement des noirs marrons, a fait quelques mauvaises plaisanteries à la Possession et à Saint-Leu. 

- Qu'est-il arrivé ? dit Grosset. 

- Voici ce que j'ai appris : Bâlle, à la tête de deux cent quatre-vingts hommes, a fait une descente à Saint-Leu, il y a quelques jours, a pillé, assassiné, incendié et forcé les malheureux habitants de s'embarquer en toute hâte dans leurs pirogues encore : Diampare, ce Cafre féroce que nous avons vainement poursuivi jusqu'à présent, a envahi la nuit avec sa bande l'habitation du vieux Schmit. Après l'avoir tué ainsi que ses deux esclaves, les scélérats lui ont coupé les mains, les oreilles et ont fait main basse sur tout ce qu'il possédait. Poussant la cruauté jusqu'au sacrilège, ils l'ont pendu au milieu de sa porte, les deux poignets cloués aux montants, comme s'il s'y appuyait ; de telle sorte que ses amis, venant le visiter deux jours après, crurent qu'il prenait le frais, le saluèrent gaiement de loin, et lui demandèrent de ses nouvelles. 

- Non, non, non, c'est une abomination ! Et si jamais je rencontre ce mécréant de Diampare, je l'écorcherai tout vif ; il faut être un damné de Cafre pour imaginer de ces farces-là. 

- Pitre est donc mort ? demanda Jean-Baptiste. Est-ce bien certain ? 

- Oui, répondit Mussard ; chargé d'années et plus encore d'infirmités, n'osant pas se fier à ses jambes ; il se faisait porter dans l'écaille d'une énorme tortue ; et il paraît qu'il y a un mois environ, traversant un des passages dangereux d'Orère, cette grande ilette au-dessus du ravin le Bémale, ses porteurs glissèrent et tombèrent avec lui dans le précipice. Il venait de s'entendre avec cet effronté Malgache, autre chef d'une bande indomptable, qui s'est baptisé lui-même Cimandef, et qui habite la montagne voisine d'Orère. 

- Et que signifie, dit Touchard, ce nom de baptême de Cimandef ? Connais pas ce nom de saint-là ; c'est sans soute du calendrier madécasse. 

- Quoi, mon vieux, lui répondit Mussard, depuis que tu te frottes aux malgaches, tu ne connais pas encore les moindres mots de leur idiome ?… Cimandef vient de deux mots malgaches ( tsi, non pas, mandevi, esclave). Ce bandit-là a la prétention de n'être l'esclave de personne, pas même noir du roi. Il se dit chef de la Grande-Terre, et il commande comme tel sur la montagne où il s'est perché. 

- Ah ! ah !… ricana Touchard, que je te rencontre, ma très-chère majesté Sakalave, et nous verrons un peu !… Et tout de même, continua-t-il, c'est fâcheux que ce coquin de Pitre soit mort ; c'était un honnête gueux qui menait bien ses gens, cultivait le maïs, les pommes de terre, et ne s'attaquait qu'aux cabris, aux fouquets et aux andettes. Puis, je l'aimais parce qu'il avait été baptisé, par lui-même celui-là, par le Père Hyacinthe qui plus est. 

- D'autant plus fâcheux, Père Raz-de-marée qu'il a été remplacé par un bandit malheureusement célèbre par son habileté, sa force et son audace. Pharla, le dernier noir que j'ai capturé aux environs du grand Bénard, m'a raconté qu'aussitôt après la mort de pitre, profitant des dissensions qui régnaient entre les lieutenants de ce dernier, Bâlle se fit appeler le grand roi de l'intérieur, s'empara de l'autorité militaire et judiciaire, institua des lois sévères contre la trahison et la désertion, établit quelques cérémonies religieuses, et divisa son empire en plusieurs départements. 

Il n'a pas moins de cinq cents hommes sous ses ordres, et a désigné à chacun des chefs qui lui ont juré foi et obéissance, le poste qu'il doit occuper. 

Il a choisi pour capitale Cilaos, dans la rivière Saint-Étienne, s'y est retranché avec sa bande, dont un grand nombre se trouvent armés des fusils qu'ils ont volé ; a confié à Diampare le Bonnet de Prêtre ; à Phaonce, le grand Bénard ; a assigné à Fatie, qu'on appelle le roi des nuages, le Piton des neiges ; a donné à Mafat, le grand sorcier, le versant au pied duquel coulent les eaux sulfureuses de la rivière des Galets, et au farouche Sakalave Sanson, l'ami de Cimandef, l'ilette aux Lataniers ; il a placé le rusé Matouté et sa femme Simangavole dans une caverne profonde des Salazes, et le colossal Sankouto, aux bords brûlés de la Fournaise. 

Pharla m'a appris de plus que Bâlle s'arroge droit de vie et de mort sur ses sujets, qui le redoutent plus qu'ils ne l'aiment ; qu'il a une meute de trente chiens qu'il dresse à dévorer les blancs en leur jetant en pâture, après les avoir affamés, les cadavres des détachements qui tombent sous ses coups ; qu'il voyage et passe ses revues monté sur un bouc robuste qu'il dirige au moyen de ses longues cornes. 

- Un bouc !… exclamèrent tous les convives. 

- Le noir Pharla m'a dit cela, répliqua Mussard, mais ce Pharla est un cafre peu ferré sur les différentes races d'animaux. Ce bouc doit être tout uniquement un de ces cerfs que les Portugais lâchèrent dans l'île à leur départ, et qui ont peuplé dans nos montagnes. On leur a fait une rude guerre, à ces pauvres bêtes ; c'est à peine s'il en reste, et ce doit être un de ces animaux que Bâlle aura transformé en cheval de parade. 

- Eh bien, mille millions de tonnerres ! hurla Touchard en frappant du poing sur la table, je veux être le premier à trouver ce coquin sur son cheval à cornes ; je chargerai ma balle d'aller lui demander quels sont les titres de concession que la Compagnie lui a donnés. Mais comprenez-vous une pareille impertinence ? Faire des lois, des cérémonies, s'appeler le grand roi de l'intérieur ! Oh ! mon roi malgache !… nous vous arrêterons avant que vous n'avez détruit tous les cabris et coupé la tête de tous les blancs, ce que vous désirez tant faire … Ah ! ah !… nous verrons un peu ce gaillard-là !… 

- Mon Dieu ! dit Marie d'une voix émue ; je frémis, Mussard, quand je songe que tu vas recommencer bientôt cette guerre terrible ! Quand donc cesseras-tu, mon ami, de courir ainsi dans les bois et de t'exposer à tant de dangers ? Songe à nous, regarde ces petits êtres ; que deviendraient-ils sans toi ? s'il t'arrivait malheur ? 

Sa voix tremblait et du geste elle désigna ses trois jeunes enfants placés au bout de la table et que trois vieilles noires servaient alternativement. 

L'aînée était une fille de douze ans environ, qui portait le nom de sa mère, Marie. C'était tout ce qu'elle avait pris d'elle. Sa constitution, sa physionomie, son œil noir et plein d'éclairs, tout annonçait la fille de Mussard. les deux autres enfants étaient deux garçons, dont l'aîné pouvait avoir une dizaine d'années. 

Celui-ci releva la tête à cette dernière parole de sa mère, se dressa debout, et dit d'une voix argentine, mais ferme et vibrante : 

Alors, mère, je ferai comme mon père, la guerre, toujours la guerre, à ces chiens de noirs qui l'auront tué… Je suis un homme, je vous défendrai vous et ma grande sœur, ajouta-t-il, en jetant sur cette dernière un regard. 

- Bravo ! Bravo !… le mioche, dit le père Touchard, voilà ce qui appelle bien causer… C'est le sang qui parle, Marie, dit-il en se tournant vers Mme Mussard… Avance, moutard, qu'on t'embrasse. 

Le petit garçon avec une certaine dignité, passa près du vieux Touchard et lui tendit sa joue rose et veloutée comme une pêche. le bonhomme le mangea de caresses. 

- Et moi ? dit Mussard… Rien ! 

L'enfant courut à son père, qui le souleva de terre d'une de ses mains, le mit assis sur la table en face de lui.


- Tu parles comme un homme, mon fils, embrasse ton père… 

L'enfant passa ses deux petits bras autour du cou athlétique de Mussard. Les deux têtes de l'enfant et du père et du père se rapprochèrent pour s'unir par un baiser plein de douceur : la chevelure noire du père ombrageait le frais visage et les boucles blondes de l'enfant ; pendant ce temps, la pauvre mère, le cœur agité de terreur et de plaisir à la fois, contemplait d'un œil joyeux et plein de larmes ce groupe si cher à son cœur. 

- Tu vois, femme, lui dit Mussard, en déposant son fils par terre, tu as des terreurs que ton fils même ne partage pas. Sois tranquille, je veille et sur moi et sur vous. 

- A quoi bon tous ces combats sur les montagnes de l'île ? laisse ces noirs vivre là-bas où ils sont. N'as-tu pas assez de fortune pour rester tranquille et heureux chez toi, et pour épargner à ta femme le chagrin et l'inquiétude qui l'assiègent pendant tes absences ?… 

- Rassure-toi, Marie ; tu sais que la balle d'un noir ne peut m'atteindre et que ma peau serait un peu rude pour leurs sagaies ; quant au poignet, je défie Sankouto même de lutter avec moi. Ce n'est pas, tu le sais, le profit qui me tente, bien que le gouvernement nous donne tête pour tête, mains pour mains ; mais c'est un devoir qu'il faut que je remplisse dans l'intérêt de tous ; si nous nous endormions aujourd'hui, demain nous serions égorgés jusqu'au dernier. 

- A quel jour fixes-tu le départ ? demanda Champagne. 

- Mais nous partirons après-demain, répondit Mussard ; 

- faites savoir cela aux autres détachements, l'ordre du gouverneur est positif et pressant. 

- Non, non, non, non, Mussard !… après-demain c'est trop tôt ; j'ai quelques affaires à régler avant de commencer cette chasse de laquelle je ne reviendrai peut-être pas. 

- Je parie que raz-de-Marée a besoin d'aller dire un mot à l'abbé Desnoyelles, observa Robert ; c'est une de se ses bonnes habitudes. 

- Oui, parbleu ! Et tu es un pervers de ne pas le faire ; quand on est vieux comme nous, Robert, il faut toujours être paré, équipé pour l'autre monde, car le pied peut manquer, une liane peut se rompre dans la main, et une chute dans les remparts ne laisse guère le temps de demander pardon à Dieu ; en outre, ces enragés noirs ne tirent pas trop mal, et ne vendent pas leur vie à bon marché. Une balle dans la tête, un coup de lance dans la poitrine, sont de tristes moyens pour entrer en état de grâce ; quant à moi, je le déclare bien, je ne mettrai le pied ni dans la forêt, ni sur la montagne, sans avoir obtenu l'absolution. Non, non, non, non, je n'oserais même pas aller dénicher un fouquet ; vous ne vous figurez pas combien ces diables de péchés vous pèsent dans la bretelle, quand on monte ou que l'on descend un rempart ; et puis on dirait que tout vous tourne à guignon ; le fusil rate, la pipe se casse, les cabris et les marrons semblent vous rire au nez. 

- Allons, puisque vous le voulez, père Raz-de-Marée, je vous donne deux jours de plus, mais dépêchez-vous, je ne puis vous attendre davantage. 

- D'honneur ! mon cher Touchard, ajouta Robert, tu prêches aussi bien que le Père Hyacinthe, et ce n'est pas peu dire, car c'était un gaillard qui ne s'en tirait pas mal. je ne t'ai jamais vu aussi chaud et aussi bon chrétien qu'aujourd'hui ; il doit y avoir quelque chose au fond de ton sac de pêcheur qui te pèse que tes jugements, les murmures, les coups de colère, qui composent ordinairement ton paquet. Je gage ma première capture que c'est ce malheureux coup de fusil, qui a avancé le dernier quart d'heure du vieil Anchaing, qui te tourmente et donne à ta langue tant de piété et d'éloquence. 

- Tu as deviné juste, et je l'avoue franchement : la balle malencontreuse que j'ai envoyée à ce pauvre diable est un terrible plomb que j'ai sur la conscience. Pourtant, Dieu m'est témoin que ce n'était qu'une simple plaisanterie ; mais c'est égal, cela me ravage d'avoir tué ce vieillard qui vivait tranquillement de sa vie de marron et n'avait jamais fait de mal à personne. C'est bien assez, mille tonnerres !… que, pour nous défendre, nous soyons souvent obligés d'ôter la vie à des créatures humaines, sans que nous ayons encore à nous reprocher d'avoir versé gratuitement le sang que nous aurions pu épargner et dont Dieu demande toujours un compte sévère. 

- Mon père ! observa Françoise, comment avez-vous pu faire une pareille chose !… Je ne connais pas cette histoire. 

- Non, non, non, mon enfant. Ce fut un de ces coups de malheur qui n'arrivent qu'à moi ; aussi, je dois le dire, il y avait de ma faute ; j'avais juré que de coutume, j'avais mis dans la même poche mon chapelet et ma pipe. J'avais dit ma prière de mauvaise humeur ; le diable s'est emparé de moi et m'a fait faire une mauvaise action. Figure-toi que j'étais en chasse avec Hoarau et Técher, et que nous avions établi notre camp dans une vallée de la rivière du Mât ; je savais qu'Anchaing était dans ces environs, et je désirais reconnaître son habitation, sans la moindre envie de lui faire du mal, car j'en aurais eu l'envie qu'il m'eût été impossible de la satisfaire. Vous savez du reste qu'il est impossible de monter lui rendre visite s'il ne le veut pas. Pour lors donc, je me levai de bon matin, et me mis en marche pour satisfaire ma curiosité. je m'arrêtai en face d'un magnifique piton isolé, qui s'élevait assez haut dans l'air. J'étais à une assez grande distance, car le piton me semblait bleuâtre et vaporeux ; maintenant cette couleur était peut-être aussi la toilette du matin que le soleil donne à ces belles montagnes de l'intérieur. Tout ce que je sais, c'est que je n'avais pas traversé le cours d'eau de la ravine des Trois-Bras qui passe à ses pieds. J'étais sur l'autre rive, - donc j'étais loin ; - je vis debout, tout à fait à son sommet, un noir dont je distinguais ses pieds. j'étais sur l'autre rive, - donc j'étais loin ; - je vis debout, tout à fait à son sommet, un noir dont je distinguais à peine la tête et les vêtements de peau de cabris ; il semblait ne pas s'apercevoir de ma présence ou peut-être la dédaignait-il et tenait-il à la braver, sûr qu'il était d'être dans un lieu inaccessible. le vieux noir semblait absorbé par la contemplation du majestueux Piton des Neiges qui se dressait devant lui dans toute son imposante hauteur. il semblait considérer un signal qu'il attendait de là haut et prendre en même temps sa part de cette bienfaisante influence qu'apporte avec lui le lever d'un beau jour, et réchauffer ses membres aux premiers rayons d'un soleil tiède et pur qu'on voit toujours se lever avec plaisir sur ces froides hauteurs. je reconnus Anchaing, et la mauvaise idée de l'effrayer me vint à l'esprit. Je l'ajustai comme par habitude, ne pensant pas que ma balle pût aller si loin, et je fis feu en accompagnant de la voix le bruit de la détonation : Anchaing agita ses bras en l'air, s'affaissa tout à coup et disparut. je m'aperçus que mon mousquet avait mal compris mes intentions et avait pris ma plaisanterie au sérieux ; mais j'en jure par toi, Françoise, je ne voulais que rire de la peur du coquin. 

- Peut-être, mon père, n'est-il pas mort de ce coup de fusil ? répondit Françoise. 

- Non, non, non, ce n'est hélas que trop vrai !… je l'ai appris de la bouche même de deux marrons que les détachements de la partie du vent ont arrêtés à la mare à Poule-d'Eau, et qu'ils ont conduits à Saint-Paul au gouverneur il y a quinze jours, tu t'en souviens, Mussard, n'est-ce pas ?… 

- Oui, oui, répondit celui-ci, mais le fait est encore à vérifier : est-ce qu'il viendrait toujours vous visiter et causer avec vous pendant votre sommeil ?… 

- Mille tonnerres !… il n'y manque pas, et je ne sais plus à quel saint me vouer pour dormir en paix. Je lui ai pourtant fait dire plus de trente messes et ne lui épargne ni les Pater ni les Ave ; c'est un supplice auquel je ne peux plus tenir, et j'aimerais mieux regarder en face tous les noirs de Bâlle que d'entendre une seule de ces paroles que les morts viennent vous dire la nuit à l'oreille !… 

- Vous perdrez la tête, vieux Raz-de-Marée, avec vos revenants, répliqua Champagne ; comment un homme de votre âge peut-il croire à de pareilles bêtises ? d'ailleurs Anchaing n'était point baptisé, et ce ne sont ni vos Ave ni vos messes qui le tireront de l'endroit où il est. 

- Qu'est-ce que cela me fait qu'il n'ait pas été baptisé ? Le curé Desnoyelles m'a assuré que de bonnes prières arrangent toujours les affaires d'un mort et l'aident à vivre dans l'autre monde ; j'en dirai pour le pauvre noir tant qu'il m'en demandera. 

- Mais pourquoi ne l'avez-vous pas baptisé aussitôt ? demanda Bellon ; vous auriez trouvé pour cela assez d'eau dans sa calebasse. 

- Il faut bien être un Taille-Vent comme toi pour concevoir une idée aussi stupide !… Comment peux-tu penser qu'après avoir tué Anchaing, j'eusse tenté de m'exposer à la vengeance de sa femelle et de ses petits qui n'auraient pas manquer de m'étrangler et de me faire boucaner ? Dans tous les cas, il est impossible de gravir ce rocher sans l'échelle de corde qu'Anchaing ne laissait jamais pendante, et je défie bien de le faire toi, tout Taille-Vent que tu es. 

Anchaing était un des sept premiers esclaves de Bourbon : très jeune encore, arrivé dans l'île, il se sauva dans les montagnes, se fixa sur ce piton, situé entre la rivière du Mât et la ravine des Trois-Bras qui porte aujourd'hui son nom. Depuis quarante ans, à l'époque où se passe cette histoire, il vivait dans la solitude la plus complète sur ce rocher dont il avait été le Robinson. Au bout d'un certain nombre d'années d'une retraite des plus solitaires, un jour il rencontra une jeune noire marronne qui, tombant de faim et de lassitude, épuisait ses dernières forces à couper avec une pierre aiguë le chou d'un palmiste ; c'était une compagne qu'Anchaing avait souvent rêvée ; il la secourut et l'emmena dans sa hutte. Il en huit filles, dont l'une, Marianne, était la femme de Cimandef, et l'autre, Simangavole, était, à l'heure où se passent ces évènements la femme du chef Matouté. 

Anchaing ne s'était jamais beaucoup éloigné de sa caverne ; il vivait paisiblement de chasse, de pêche et de racines qu'il cultivait. Le haut de son piton était un observatoire d'où partaient souvent des signaux convenus, pour avertir de l'approche des blancs, Cimandef, Fatie, Diampare, Phaonce et Bâlle lui-même, le grand roi. Souvent aussi, quand les bandits et leur troupe se trouvaient pris pendant leur chasse aux cabris sauvages par un parti nombreux de détachements, le signal de ralliement paraissait au haut du piton. Toute la troupe en silence se dispersait de différents côtés et tous, moitié rampant comme des serpents, moitié bondissant comme des panthères, suivant la conformation du terrain à parcourir, arrivaient à l'unique refuge, la caverne d'Anchaing, cette protectrice de leur liberté. L'échelle en corde restait pendante tant que le dernier de la troupe n'était pas rentré au rendez-vous. Alors elle disparaissait, remontant à la grotte, et là les malheureux, se trouvant libres et forts, attendaient que le danger fût passé. 

Le silence avait un instant régné après les dernières paroles de Touchard ; Bellon l'interrompit alors et s'adressant à ce dernier : 

- Allons, consolez-vous, mon vieux Touchard, dit-il, quand nous passerons par là, nous irons planter une croix de bois sur la tombe d'Anchaing ; ça réussira peut-être à le faire tenir en repos. S'il est mort, sa femme et ses enfants ont dû se sauver de la caverne, et l'échelle doit être encore adhérente aux flancs du rocher, car qui aurait pu la faire remonter ?… 

- Ah ! parbleu ! c'est une idée, et je m'impose pour punition de faire la croix et de la porter moi-même à la cime du piton !… 

- Sans même l'échelle ? 

- Est-il bête, ce Taille-Vent !… grommela Touchard en haussant les épaules d'un air dédain. 

La chaleur de la conversation n'avait en rien diminué l'ardeur de l'appétit, mais le festin touchait à son terme. 

Chacun se rendait, de guerre lasse ; le vieux Touchard seul tenait encore sa fourchette comme par distraction, ou comme s'il regrettait de l'abandonner. 

Mussard se leva enfin, ramena ses amis sous le badamier, où les attendait la sieste habituelle en ces temps là. 
   
   
  Eugène Dayot
   
   
 
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Le mutilé - Eugène Dayot
Le Piton des Neiges - Auguste Lacaussade
Le repas. Bourbon pittoresque. - Eugène Dayot
Le vieux solitaire - Léon Dierx
Les flamboyants - Jean Ricquebourg
Les nuits du tropique - Etienne Azéma
Les rythmes. Recueil : Les lèvres closes - Léon Dierx
Les travailleurs - Auguste Lacaussade
Ma mort. Recueil : Poésies érotiques - Évariste de Forges de Parny
Mafate - Louis Ozoux
Mare rubrum (Mer rouge) - Élie Welcome Ozoux
Matin enchanteur - Jean Ricquebourg
Paysage - Volsy Focard
Paysage - Louis Ozoux
Prière sur la montagne - Raphaël Barquisseau
Saint-Gilles  - Louis Ozoux
Salazie - Raphaël Barquisseau
Salazie. Amour de la petite patrie Salazie. - Eugène Dayot
Souvenir. Recueil : Poésies érotiques - Évariste de Forges de Parny
Un soir - Auguste Lacaussade
   
   
 

 
 
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