Récit : Ascension du Piton des Neiges 26 et 27 octobre 1887. Signé Pooka " choses de Bourbon "

Récit : Ascension du Piton des Neiges 26 et 27 octobre 1887. Signé Pooka " choses de Bourbon "


26 octobre 1887 - Cinq heures. Tout le monde est sur pieds. Nous allons tenter l'ascension du Piton des Neiges.

La veille au soir, nous avions fait tous nos préparatifs. Au vieux Mandouc ont été adjoint deux autres guides : Vincent, le chantre et sacristain de la paroisse et son fils. Chacun s'arme d'un solide bâton. Les guides ont les provisions dans leurs bertelles : le café, le rhum, le vin, rien n'a té oublié.

- "Nous y ça va pas ?
- Nous y ça va ! "

En route alors. Les armes sur l'épaule, par file à droite, en avant arche !

C'est d'abord un champ de fraises que nous traversons. La quantité de ces fruits à Cilaos est incroyable. On les foule partout aux pieds. Ils sont savoureux, parfumés, plus gros que ceux d'Hell-Bourg. J'en ai trouvé jusqu'à la Caverne Dufour, presque au sommet du Piton des Neiges.

" Ne vous attardez pas à les cueillir, me dit Mandouc, qui me voit me baisser à chaque instant. Le soleil ne va pas tarder à nous lécher le dos. Il faut aller le plus vite possible ".

La montée du Grand Matarum commence. Elle est interminable. Les collines succèdent aux collines, les forêts succèdent aux forêts, les ravines succèdent aux ravines. Arbres couverts de lichens, fougères arborescentes gigantesques, rochers immenses, et pas autre chose. Je me demande comment les guides peuvent se reconnaître au milieu de ce fouillis inextricable. Tout est chaos. Pas un sentier, à peine la trace d'un être animé.

Et cependant, ils vont droit devant eux, sans la moindre hésitation, comme poussés par un instinct particulier.

Longtemps, nous contournons la Ravine Benjoin. Un labyrinthe de lianes enchevêtrées, de roches glissantes, de bois pourris. Nous montons à des hauteurs épouvantables, et une fois le sommet atteint, il faut redescendre encore. La pente est vertigineuse : aux lianes, aux touffes d'arbres, aux racines, aux branches d'arbres, à tout ce qui tombe sous la main, on se cramponne. Puis, quand vous arrivez au bas, essoufflé, haletant, voilà une nouvelle montagne. Il faut remonter.

- " Est-ce la dernière, Mandouc ?
- Oui, missié ! "

Il y en a encore dix autres à escalader.

- " Hé bien ! Mandouc, ce n'était donc pas la dernière ?
- N'a pas perd' courage, missié, dans ein' demi-yèr nous la fini arrivé ".

La demi-heure s'écoule...

- " Dites donc, Mandouc, quand arriverons-nous ?
- Dans ein' p'tit quart d'heure, missié ! N'a pas perd' courage. Mandouc l'est là avec vous ".

Après la Ravine Benjoin, la Ravine des Grosses Roches. Chacune de ces grosses roches est une montagne. Nous allons presque à quatre pattes, trébuchant par-ci, dégringolant par-là, au risque de nous briser les membres, cherchant en vain à saisir de nos doigts crispés les rugosités du roc.

Depuis quatre heures, nous marchions sans relâche. Au milieu de la Ravine, sous une roche énorme, Mandouc vient de découvrir une eau clair et limpide, et la halte est commandée.

Chacun cherche une place confortable. Les bertelles sont ouvertes et les provisions étalées par terre. Vincent allume un grand feu pour faire cuire la marmite de riz ; Mandouc tire sa pipe.

Un calme saisissant plane sur la forêt. Pas un souffle à travers les grands arbres mornes, pas un insecte sous l'herbe. Seul, un merle, égaré dans ce désert, gazouille au-dessus de nos têtes. Nous lui tirons un coup de fusil ; la détonation, grossie et répétée par les échos, retentit comme le grondement du tonnerre.

Je me lève à regret. Presque tout mon courage m'a abandonné. Combien, il m'en fallait, pourtant ! Vous décrire les difficultés du reste de la route est chose impossible. Nous nous trouvons soudain acculés au pied d'un rempart à pic, le Cap Racine. La terre, friable, s'égrène sous nos pieds. Plus d'arbres, plus même d'arbustes, à peine quelques touffes d'herbes auxquelles nous nous accrochons désespérément. On grimpe à la file, on se hisse à l'aide des pieds et des mains. Un faux pas, et nous dégringolons au fond d'un précipice dont la seule vue donne le vertige. A ces hauteurs prodigieuses, des brises carabinées, glaciales, nous aveuglent, poussant devant elles un brouillard épais qui nous enveloppe de toutes parts et nous dérobe à la vue les uns des autres. On s'appelle pour se reconnaître, on s'encourage mutuellement. La respiration est haletante ; à chaque instant, il faut s'arrêter pour reprendre son souffle. Pour comble de malheur, les guides, croyant trouver l'eau plus haut, ont négligé d'emplir nos bouteilles. Une soif terrible nous étreint le gosier ; la bouche est pâteuse, la langue sèche. Quelques gouttes de café restent encore au fond d'un flacon : elles ne servent qu'à nous altérer davantage. Je presse une touffe d'herbe contre mes lèvres desséchées : rien n'en sort.

Enfin, voici la dernière crête du Petit Matarum. Un immense soupir de satisfaction s'échappe de nos poitrines. " Dans un quart d'heure, nous dit Mandouc, vous serez à la Caverne Dufour. Cette fois je vous le garantis".

L'espoir de toucher au but, de trouver de l'eau, décuple nos forces.

Malgré la brise, malgré le brouillard, nous nous élançons au pas de course, faisant rouler derrière nous une avalanche de gravois.

A une heure, nous sommes devant la Caverne Dufour...

... La conversation aurait pu durer toute la nuit. Mais il faut songer à réparer ses forces pour l'ascension du lendemain.

27 octobre - A quatre heures et demie du matin, branle-bas général pour le départ.

Nous laissons nos bagages à la caverne, Vincent porte un fusil ; Mandouc et l'autre guide, du Rhum, un peu de pain et le café.

Après tout ce que j'ai conté plus haut, le lecteur doit se représenter l'aspect des lieux que nous avons à traverser. Un Sahara, un chaos discordant, comme je n'en ai jamais vu. Un entassement de pierres informes, de scories ferrugineuses, de laves durcies, de terre calcinée. Pas un brin d'herbe. Le néant de la nature dans ce qu'elle a de plus effrayant et de plus horrible.

Il fait froid de deux degré au-dessous de zéro. Le givre craque de toutes parts sous nos pas. Malgré une lourde capote, les gants, la flanelle dont je me suis cuirassé, je grelotte de tous mes membres.

Heureusement, le soleil venant à se lever, nous réchauffe de ses premiers rayons. Nous ne souffrons plus que d'une brise glaciale.

Enfin, nous voici au sommet du Piton des Neiges, à 3 069 mètres au-dessus du niveau de la mer ! Quel panorama ! Quel imposant spectacle ! L'immensité nous environne. Nettement, à nos pieds tout Bourbon se découvre. Le Volcan, la Plaine des Cafres, la Plaine des Salazies, Saint-Pierre, le Port de la Pointe des Galets, Saint-André, le Grand Bénard, les Salazes, se détachent tout à tour dans les brumes du matin. Nous aurions pu voir Maurice ; des nuages épais chargeaient l'horizon.

Vous dire les sensations qui nous étreignent en ce moment est une tâche au-dessus de mes forces.

Source : Pooka " Choses de Bourbon " 1889 page 325.



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