La
population du Sud est terrorisée. La bande fut finalement surprise lors
de l'un de ses raids. Ses membres furent capturés, identifiés grâces aux
objets qu'ils avaient abandonnés dans leur fuite.
Le 23 mai 1910,
la bande et leurs sous-fifres sont renvoyés par arrêté de la chambre des
mises en accusation devant la cour de Saint-Pierre.
Le procès débute
le 2 juillet 1910 devant la Cour d'assises de Saint-Pierre, présidée
par M. Auber. Les assesseurs sont MM. Clayssen, Motais et Hucher, tandis
que M. Lassocki est au Ministère public (l'accusation). Les défenseurs
des bandits sont les avocats Choppy, Le Vigoureux et Sanglier.
Ce premier procès dure huit jours.
Les jurés refusèrent
toute circonstance atténuante aux cinq complices qui n'avaient
ni tué, ni participé aux meurtres, ni aux deux femmes qui
n'avaient fait que recéler. La Cour, liée par ce verdict,
ne peut qu'appliquer la loi dans toute sa rigueur et prononcer huit condamnations
à mort. La concubine de Sitarane et sa fille, concubine de Fontaine,
étaient condamnées à dix années d'emprisonnement.
Ce verdict est sévère, si sévère que le représentant
du Ministère public lui-même, consulté sur cette décision,
estime que certaines condamnations prononcées doivent être
reportées. De toute façon, le procès est bientôt
cassé pour vice de forme.
15 septembre 1910, la Cour
de cassation rend un arrêt annulant la procédure suivie devant
le tribunal de Saint-Pierre, et renvoie l'affaire devant la Cour d'assises
de Saint-Denis.
Le second procès s'ouvre
le mercredi 7 décembre 1910 pour se terminer le 13 décembre
1910.
Sitarane, Fontaine et Saint-Ange
sont condamnés à mort. Cinq de leurs complices sont condamnés
aux travaux forcés à perpétuité. Les deux
femmes et le jeune homme sont acquittés.
Le 20 juin 1911,
Sitarane et Fontaine sont décapités à Saint-Pierre. Mais curieusement,
le sorcier et chef de bande Calendrin sera gracié et mourra au bagne de
Guyane, en 1937.
Le journal la Patrie Créole
écrit, le 22 juin 1911 :
" A minuit et quelques
minutes, le train spécial transportant les condamnés, les
bois de justice et la troupe, stoppait vis-à-vis de la rue de la
Cayenne. Sitarane et Fontaine, étroitement ligotés et solidement
encadrés, furent aussitôt conduits en cellule où ils
attendirent séparément l 'heure fatale.
A quatre heures et quelques
minutes je quittai ma petite paillote du bord de mer et, grâce à
mon coupe-file, je pénétrai aussitôt dans la prison.
Un service d'ordre parfaitement
organisé et auquel collaboraient la police, la gendarmerie et la
troupe barrait la voie publique sur vingt cinq mètres environ,
de chaque côté de la porte d'entrée, isolant ainsi
un large espace au centre duquel l'échafaud dressé minutieusement
sitôt l'arrivée du train, profilait sa haute silhouette,
sous une pâle clarté lunaire, filtrant à travers un
rideau de nuages assez épais.
Une foule compacte, grouillante,
silencieuse cependant, était massée derrière le cordon
formé par les troupes. Les arbres, même ceux qui, de très
loin, dominaient la scène, portaient sur chaque branche des grappes
de curieux.
Les murs du cimetière,
façade Ouest, en étaient également couverts.
Avec l'autorisation municipale,
une brèche avait été pratiquée dans ce mur,
situé à quelques pas de l'échafaud, afin de permettre
d'inhumer le plus rapidement possible les deux décapités.
J'entre et je rencontre,
se promenant de long en large dans l'allée principale, M. Dioré
de Périgny, délégué par le maire pour le représenter
et qui, de concert avec le Procureur de la république avait, dès
la veille au soir, arrêté toutes les mesures à prendre.
Je le salue. Il me paraît
nerveux. «Assisterez-vous à l'exécution, monsieur
le conseiller-délégué ?
Non, je ne veux pas voir
tomber ces têtes malgré les crimes atroces commis par ces
bandits... Je détournerai la tête quand le couperet tombera.
Nous nous quittons. Je continue
à m'avancer. Une pluie pénétrante commence à
tomber.
Dans le greffe de la prison
se tiennent le Procureur de la république, le Président
du tribunal, le directeur des prisons et d'autres personnes... M. le curé
Delpoux et son vicaire, M. Bourges, stationnent intrépidement dans
la pluie. M. le curé m'annonce qu'Emmanuel Fontaine a demandé
une messe qui allait être dite. J'y assisterai.
Les deux condamnés
ne tardent pas à être extraits de leurs cellules. Ils sont
dirigés vers une chambre où l'on a improvisé une
chapelle: une petite table tient lieu d'autel. Tête basse, Fontaine,
qui a beaucoup pleuré et qui n'est plus le Fontaine gros et gras
des Assises, suit le service. Sitarane penche lamentablement la tête.
Il a conservé sa physionomie bestiale, mais il a étonnamment
maigri.
L'heure avance. La pluie
tombe par courtes averses.
Il est maintenant six heures.
Le temps semble s'éclaircir. Quelques ordres sont donnés.
Nous nous portons immédiatement à l'entrée de la
prison et je me place à quelques mètres de l'échafaud
non loin d'un ami qui porte un parapluie qui m'évitera d'être
inondé dans un moment.
Six heures et demie. Un silence
pèse sur toute cette foule. Les têtes sont tendues vers la
porte intérieure par laquelle sortira Sitarane.
Cette porte s'ouvre tout
à coup. Un groupe qui marche très lentement s'avance.
Sitarane est au milieu. Près
de lui se tiennent, l'encourageant de leurs pieuses exhortations, les
deux prêtres. M. Delpoux tient un crucifix à la main.
Sitarane est ému.
A six mètres environ de l'échafaud, il lève la tête,
aperçoit le couperet que l'on vient de hisser au sommet de l'échafaud
et s'arrête brusquement.
On l'entraîne. Il pousse
un long cri de bête blessée, un hurlement de fauve à
l'agonie. Pendant qu'on le lie et bride de courroies sur la bascule, il
entonne en langue comorienne, avec des intonations rauques, son chant
de mort.
Quelque vision du pays natal,
de son enfance dans sa sauvage patrie, le hante alors.
On le bascule. Le bourreau,
un nommé M..., fait jouer une ferraille. Le couperet tombe avec
un bruit sourd, un choc léger se produit, puis un long glouglou
se fait entendre. C'est le sang qui coule à gros bouillons des
carotides brusquement sectionnées.
En un tournemain, le cadavre
est débarrassé de ses courroies et placé dans une
caisse de son que des gens emportent très vite, par la brèche
du mur du cimetière.
Le sinistre instrument de
mort est armé de nouveau. Le couperet, taché de sang, se
détache nettement entre les deux montants.
La veuve est prête
pour un nouvel amant.
C'est une loque humaine.
Une pâleur livide, aussi complète peut-être que celle
que je constatai en frissonnant sur les faces terreuses des époux
Robert, est répandue sur ses traits qui suent l'épouvante.
On le porte presque sur la
bascule. M. l'abbé Delpoux lui approche des lèvres un crucifix
qu'il embrasse fortement, longuement.
Le corps se renverse en avant.
Le couperet descend...
Fontaine, au moment de la
chute du couperet, a contracté ses muscles dans un effort surhumain
et a réussi à faire jouer son cou dans la lunette.
Il en était résulté
que le couperet a tranché sa nuque presque obliquement, entaillant
l'os du menton.
La tête pend, retenue
par un petit lambeau de chair qu'un coutelas tranche très vite.
Le corps est prestement enlevé.
Quelques minutes ont suffi pour ces deux exécutions..."
Sitarane est enterré
dans le cimetière de Saint-Pierre et sa tombe reçoit de
très nombreuses visites motivées par la religion et beaucoup
par la magie et la superstition. Toujours fleurie, garnie de bougies,
de cierges et d'offrandes, elle est aujourd’hui l’objet d’un
véritable culte.
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