Récit éruption du volcan à La Réunion le 13 mars 1953. J.M. Miguet dans la revue Forestière Française

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Récit de J.-M. MIGUET. Sur l'éruption du volcan, le 13 mars 1953.  Parution dans la revue Forestière Française.

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Une éruption volcanique à La Réunion.

Le 13 mars 1953, la moitié environ de la population de la Réunion était informée que « son » volcan entrait en éruption. La nuit, de hautes colonnes de nuages rouges s'élevaient dans le ciel, visibles de Saint-Pierre à Saint-Benoît, tandis que les villages de la montagne plus proches de « l'Enclos » percevaient des grondements intermittents.

Les 27 et 28 mars, M. FONTAINE, Ingénieur des Travaux des Eaux et Forêts et moi-même, nous rendions sur les lieux pour étudier le phénomène. Le volcan fait en effet partie du domaine placé sous l'autorité du service forestier, et nous pensons que nos lecteurs pourront trouver quelque intérêt à la relation de cette tournée singulière. Rappelons, pour l'intelligence de ce qui va suivre, que le Piton de la Fournaise occupe le centre arrière (Ouest) d'une dépression en forme de fer à cheval orientée sensiblement Ouest-Est, longue selon son axe principal de 12 km environ et large de 7 à 8 km à la base, du côté de l'Océan, séparée des terres voisines par un « rempart » vertical d'environ 7 à 800 m de dénivellation. C'est ce qu'on nomme « l'Enclos ». Depuis 150 ans environ, tous les phénomènes volcaniques se sont localisés à cette région.

Nous quittons à cheval la Maison Forestière de la Plaine des Cafres, le 27 mars au matin, en compagnie du guide PICARD. Le temps est clair avec un haut plafond de nuages tempérant quelque peu l'ardeur du soleil. Par moments le vent nous enveloppe de lambeaux de brouillard ou de fin crachin rapidement dissipés. Après avoir franchi les propriétés privées plus ou moins livrées à la vaine pâture, nous atteignons les terrains domaniaux, dont la partie inférieure en cours de reboisement est protégée de la dent des boeufs et des moutons par des barrages en bois, tandis que la partie haute est encore parcourue par des troupeaux errants et à demi-sauvages.

Le paysage est assez monotone, sorte d'alpage pauvre et mal entretenu, envahi par des formations éricoïdes que Ton nomme « branles » et qui sont constituées par deux espèces principales, très voisines d'aspect et d'habitat, le branle blanc et le branle vert, Stoebe passerinoïdes et Philippia montana. Par places, le sentier est profondément raviné, malgré la pente générale faible et le peu de développement des quelques versants plus abrupts. Au 7e km (il y en a 20 jusqu'à l'Enclos), après un col peu marqué, le paysage change, de végétal devient minéral. Il n'y a plus d'herbes, les branles sont plus rares et plus courts, déjà nous sommes sur un sol de scories jaunes et friables qui ne ressemble plus à une terre vivante.

Au 9e km, nous attaquons les rampes d'Elisée VITRY, ainsi baptisées en souvenir d'un chasseur de cabris sauvages qui paya de sa vie sa passion pour le braconnage solitaire, et peu après nous saluons la tombe de Josémont LAURET, agent forestier mort de faim et de froid en décembre 1887, égaré dans le brouillard, à quelques centaines de mètres de la Caverne des Lataniers où il aurait trouvé un refuge, de l'eau et probablement du bois sec. Au 12e km, on fait une pause au Piton de Basalte, point de vue unique d'où l'on découvre la plupart des sommets des vieilles montagnes de l'Ouest — Piton des neiges, Cimandef, Roche Ecrite, Mazerein — tandis qu'on domine le grandiose et tragique paysage des volcans de l'Est. Nous sommes en effet au bord de la faille profonde qui sépare totalement l'Ile en deux, constituant le sommet du versant gauche de la Rivière de l'Est, la Plaine des Sables et le sommet droit de la Rivière de Langevin, et délimitant ce que l'on appelle parfois le second Enclos. A nos pieds, la Plaine des Sables, lunaire, étend ses mornes étendues de sables noirs que hérissent des traînées de laves et d'anciens volcans, et plus bas, le premier plateau de la Rivière de l'Est, où celle-ci forme une sorte d'oued, offre au regard de faibles végétations jaune-paille ou grises — branles, tamarins, herbes. Plus loin, à perte de vue, le monde noir des pitons et des cratères, parfois déchiré par des masses rouges de pourpre ou jaune de cuivre. C'est hallucinant. Nous ne sommes plus sur la terre...

Deux nouveaux kilomètres nous amènent au « Pas des Sables », où une espèce d'éperon a permis l'aménagement du sentier d'accès à la Plaine des Sables. Au km 17, nous franchissons le col Lacroix, qui commémore le souvenir de l'illustre géologue qui, l'un des premiers, étudia notre volcan. Et, après une dernière demi-heure de route, nous « tombons » — le mot n'est pas trop fort ·— sur le miraculeux oasis de Bellecombe. De l'herbe, des arbres, une source, et le gîte en maçonnerie que nous avons fait construire en 1949. Il est midi.

Après déjeuner, délestés de tous bagages autres que de l'eau, car la région du Volcan est un véritable désert où n'existent que les deux sources de Bellecombe et des Lataniers et où l'air dessèche et durcit les muqueuses, — nous reprenons la route. Après une chevauchée de 3/4 d'heure, il faut abandonner nos montures, car nous pénétrons dans des laves « gratton », sorte de phonolite coupante et cassante où il serait dangereux de s'avancer autrement qu'à pied. PICARD, qui, comme la plupart de ses compatriotes, passe pieds nus dans les ronces, revêt des « chaussures goni », sorte de pantoufles confectionnées dans de vieux sacs. Pendant une heure et demie, nous contournons à quelque distance l'Ouest de l'Enclos (La Courbe du fer à cheval) car le cratère en éruption est au Sud du Piton de la Fournaise. Le dernier quart d'heure nous rappelle les plus mauvais souvenirs de prime jeunesse : ceux des bombardements aériens. Toute la symphonie des explosions nous est offerte : les coups sourds des bombes, le hurlement plus allongé des grosses pièces d'artillerie, l'aboiement des armes automatiques...

Enfin, à 17 heures, nous atteignons le Piton; du Bois Vert. Nous dominons d'un prodigieux à pic de 800 m le fond de l'Enclos, avec vue sur les pentes Ouest et Sud-Ouest du Piton de la Fournaise, où les traînées Zone des cratères en éruption. Maison Forestière de la Plaine des Cafres. Piton du Bois Vert. Limites de l'Enclos proprement dit. Gîte du Pas de Bellecombe. Limites du « Second Enclos ». de laves successives s'étalent comme des taches d'encre sur un papier, d'autant plus sombres qu'elles sont plus récentes. Au tiers inférieur de la pente Sud, à 1,500 km de nous environ, les trois nouveaux cratères mènent leur sabbat. L'émissaire nous apparaît pour le moment comme un mince filet rose pâle, surmonté par une ligne discontinue de vapeur.

A 18 heures le soleil disparaît à notre horizon, et à 18 h. 30 il fait tout à fait noir. Les nuages masquent encore la lune. Le prodigieux spectacle est commencé. Les 3 gueules brûlent maintenant d'un rouge ardent, mais les deux premières en partant du Nord, plus petites, ne sont que de gros cercles immobiles, tandis que la troisième, beaucoup plus grande, bouillonne d'on ne sait quelle infernale cuisine. Le flot sanglant se balance de gauche et de droite, comme l'eau d'une cuvette que l'on fait osciller selon un axe, et dans le fracas des explosions vomit vers le ciel d'énormes langues de feu, les unes épaisses et inclinées à près de 45° sur l'horizontale, les autres minces et droites, hautes de plusieurs centaines de mètres. Une pluie d'étoiles filantes, de fusées ardentes, illumine la nuit, disparaît au moment où elle retombe en face du cratère, puis se rallume en une gerbe d'étincelles dévalant le long des pentes du cône. Parfois, un calme relatif s'établit pendant quelques instants, puis la fête reprend. Parfois aussi, les nuages sulfureux sont si épais qu'ils masquent le feu d'artifice en ne laissant apparaître que le rougeoiement confus du cratère. Mais ce sont alors de titanesques feux de Bengale qui montent vers le ciel, panaches pourpres visibles à des dizaines de kilomètres. Cette vision dantesque n'est d'ailleurs qu'une partie de la féerie. Comme un grand S étiré, la coulée principale forme à travers la nuit un fleuve de feu de plus d'un kilomètre de long, épanoui à son extrémité en patte de canard, ou mieux, en cône de déjection de torrent. De temps à autre, un éclair d'un éclat presque insoutenable parcourt la ligne ardente. Et autour, au delà, aussi loin que porte le regard, des centaines de points brillants criblent la plaine, témoins avancés de la marche en avant des masses en fusion déjà solidifiées en surface. L'un de nous évoque NÉRON regardant brûler Rome. La comparaison n'est peut-être pas flatteuse pour nous, mais c'est vraiment une ville en flammes qui se consume à nos pieds, telle qu'on la verrait d'avion — incendie monstrueux d'on ne sait quelle usine chimique submergeant les artères principales de ses flammes dévorantes, tandis que les gaz ardents ont provoqué d'irrésistibles sinistres jusque dans les plus lointains quartiers périphériques. Comme souvent le soir sous les Tropiques, des éclairs déchirent parfois le ciel mauve, et la lune vague et voilée, accroche de-ci de-là quelques ombres fantastiques...

Le lendemain, nous reprenons la route vers 7 heures pour nous approcher autant que possible, par l'intérieur de l'Enclos, des cratères découverts la veille. Le trajet est en somme le même, mais se fait à mi-pente du Piton de la Fournaise. La moitié environ du parcours est assez facile ; on marche sur des laves cordées, formations solides qui ressemblent à des bouses de vaches. Mais ensuite nous entrons dans des coulées de « gratton », et nous comprenons pourquoi PICARD, aujourd'hui, est chaussé de godillots. Il faut imaginer des couches d'une épaisseur considérable (dépassant nos possibilités d'appréciation), de mâchefer, mais un mâchefer coupant comme verre pilé ou lames de rasoir. Et le relief est loin d'être uniforme. A chaque instant on franchit des lignes parallèles de coulées, des « combes » et des « crêtes » où s'ouvrent parfois d'inquiétantes cavernes, de profondes crevasses. La soif est intense, et il faut ménager nos deux litres d'eau avec un soin jaloux.

Le spectacle du volcan, plus calme que la veille, est moins impressionnant de jour que de nuit, mais nous pouvons préciser nos observations. L'éruption a commencé par une coulée née à peu près au tiers inférieur des pentes de la Fournaise. Nous la franchissons, marchant sur des laves encore tièdes d'où s'échappent des vapeurs de soufre. Cette coulée s'est arrêtée presque au pied de la Fournaise et 4 crevasses se sont mises à vomir des laves, formant 4 nouveaux « pitons », dont le premier, le plus petit, n'était pas visible hier soir, étant déjà presque éteint (il fume encore). L'ensemble de ces massifs mesure à peu près 700 m de longueur, 200 m de largeur et au moins 150 m de hauteur maximum au-dessus du sol voisin. Nous nous approchons tout près de l'émissaire principal dont les bords sont solides en surface. Le guide s'engage avec précaution à environ 1 m de la « berge » et, trempant son bâton dans un trou, l'en retire enflammé ! A 150 m de nous, nous voyons couler une cascade de feu, puis soudain, exactement en face de nous, à 50 m environ, une énorme roche bascule et par une espèce de col, la marée rouge déferle paresseusement, noircit et rougeoie, selon la violence des explosions et des jets que la « marmite » diabolique continue à émettre sans arrêt. Un peu partout, des feux s'allument, s'éteignent, pâlissent, renaissent. Trois grands bras sont déjà formés, le premier, de direction presque exactement Sud Sud-Est, est allé se jeter à quatre ou cinq kilomètres de sa source dans le rempart du Tremblet, les deux seconds, décalés chacun de 30 à 40* à l'Est du précédent s'étalent vers les grandes pentes descendant à la mer. Autant que nous: en pouvons juger, notre volcan vomit des grattons et des laves cassantes, espèce particulièrement dangereuse pour l'explorateur, car elle ressemble à la lave cordée, mais fragile et soufflée, s'effondre sous les pieds. PICARD estime que l'éruption est de la catégorie de celles qui se produisent tous les 5 à 7 ans.

De retour au gîte vers 12 h. 30, nous avons repris le chemin du monde civilisé l'après-midi même. Le temps avait passé à l'orage et à la pluie. Cette dernière étape devait encore nous réserver un extraordinaire spectacle, digne couronnement des prestiges du volcan. La Plaine des Sables était couverte d'un brouillard léger que le vent d'Est emmenait vers Langevin comme d'impalpables fumées, accrochant des chevelures fantastiques aux rochers noirs et rouges. Au galop de nos chevaux lancés à fond de train sur la merveilleuse piste de fines scories, longue de plus de 3,500' km, nous terminions notre voyage dans le cadre échevelé et romantique d'un finale de Faust.

 

Saint-Denis, le 30 mars 1953. J.-M. MIGUET.

 

 

 
 
   
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