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Histoire Bourbon île de La
Réunion : Textes, lois, codes, décrets, courriers.
Texte récit de M.
Simonin 1861. Voyage à l'île de La Réunion. Partie VI . Saint-Louis, Saint-Leu
départ de La Réunion.
Partie
I Saint-Denis :: Partie
II Saint-Paul :: Partie
III de Saint-Paul à Salazie :: Partie
IV de Saint-Benoît au volcan et à Saint-Pierre :: Partie
V de Saint-Pierre aux eaux thermales de Cilaos :: Partie
VI Saint-Louis, Saint-Leu départ de La Réunion.
Partie VI. Saint-Louis,
Saint-Leu départ de La Réunion.
La vendange des tropiques.
Fabrication du sucre. - L'usine de M. Deshayes. -Les travailleurs indiens,
nègres, arches et chinois. - Population de la colonie. - Le château du
Gol. - De Saint-Louis à Saint-Leu et Saint-Paul.
Dire que la descente de Cilaos
à Saint-Louis fut moins pénible que la montée, et que je la fis en beaucoup
moins de temps, c'est avancer une vérité digne de M. de la Palisse. Je
demande néanmoins qu'on me passe cet axiome : il servira d'entrée en matière
à ce sixième et dernier chapitre de mon voyage.
Je reçus à Saint-Louis une
hospitalité toute créole dans la maison de M. Denis Payet, conducteur
des ponts et chaussées et ingénieur communal de Saint-Louis, situé au
milieu des arbres, est traversé par la grande route de Saint-Pierre à
Saint-Denis. Un ruisseau d'eau courante passe devant chaque maison , et
rafraîchit l'air déjà parfumé de l'odeur des fleurs. La porte de ma chambre
ouvrait sur un vaste jardin, où les manguiers, les bananiers et les tamarins
répandaient une ombre bienfaisante. Assis le soir hors de la maison, nous
buvions le faham odorant, ce thé de l’île Bourbon, digne rival de celui
de Chine, et nous nous laissions aller à d'interminables causeries. Mon
hôte me racontait les émouvantes aventures du temps de l'esclavage, à
l'époque où les grands marrons infestaient l’île, et avaient choisi comme
asile les inaccessibles cavernes sur les flancs du Piton des Neiges. On
se rappelle encore à Bourbon et la féroce hardiesse de ces noirs et l'indomptable
courage des chefs de détachement, qui allaient les traquer jusque dans
leurs impénétrables demeures. - « Jette ta sagaye et rends-toi, » dit
un jour Mussard , le plus vaillant de ces chasseurs de noirs, à l'un de
ces chefs de bandes sur lequel il était tombé à l'improviste. « Jette
ton fusil, » repartit le Cafre.
Je profitai de mon séjour
à Saint-Louis pour étudier plus en détail que je ne l'avais fait jusque-là
la culture de la canne et le travail des sucreries. Le mois de juin était
venu, et avec lui le précieux roseau arrivait à maturité. Certaines variétés
commençaient même à se couronner d'une aigrette violette, qui indique
au planteur que le moment de la coupe est proche. Alors les sucreries,
jusque-là inactives, entrent en mouvement; on visite, on répare toutes
les machines, et bientôt la coupe commence. La canne est taillée à son
pied, débarrassée de ses feuilles et jetée sur des charrettes traînées
par des mules ou des bœufs. Elles prennent le chemin de l'usine, où bientôt
une nouvelle charrette arrive remplaçant celle qui s'en va. Il n'y a dans
le travail ni trêve ni repos, hormis aux heures de repas. La coupe est
la vendange des tropiques, et du temps des noirs c'était l'époque des
fêtes champêtres et des danses échevelées.
Aujourd'hui que les immigrants
de l'Inde ont presque partout remplacé le noir, les cris et les jeux ont
disparu, car l'Indou , sombre et mélancolique , est loin d'être aussi
expansif que le joyeux enfant de l'Afrique.
Le vesou tombe dans de vastes
bassines en cuivre, ou défécateurs. On le purifie au moyen de la chaux
qui précipite les sels terreux renfermés dans la liqueur sucrée, et coagule
l'albumine. Le liquide , écumé et décanté, prend alors le nom de sirop,
et descend dans des chaudières étagées, en tôle de fer, que l'on appelle
les batteries. Elles sont chauffées par le feu ou parla vapeur. Le sirop
s'y concentre au degré voulu, et passe enfin dans d'énormes chaudières
en cuivre rouge et de forme sphérique, on l'on produit le vide. C'est
là qu'ont lieu la cuite et la cristallisation. Une dernière opération,
celle du turbinage, consiste à décolorer et dessécher les cristaux par
le moyen de toupies métalliques, mues par la vapeur, et faisant plusieurs
milliers de tours par minute. Le système de fabrication du sucre, tel
que je viens de le décrire, est le plus perfectionné. Il n'est pas encore
en usage dans toutes les sucreries, mais peu à, peu les établissements
qui sont restés fidèles aux anciennes méthodes, reconnaissent l'utilité
du nouveau système et l'adoptent résolument. Les sucriers de Bourbon sont
avant tout gens de progrès, et il est peu de colonies qui soient aussi
avancées dans la fabrication du sucre.
Le travail d'une sucrerie
est l'un des plus curieux que l'on puisse voir. Les chauffeurs à moitié
nus, dégouttant de sueur, sont devant leurs chaudières qu'ils nourrissent
avec usure et qui dévorent la bagasse avec une insatiable ardeur. Ceux-ci
écument es sirops, ceux-là les décantent. Les uns veillent aux turbines,
les autres au moulin et à la machine à vapeur. Le bruit métallique des
cylindres, la ronde étourdissante des toupies se mêlent aux cris et aux
chants des ouvriers. Au dehors, les cheminées de l'usine vomissent une
fumée noire et épaisse, et devant l'établissement les mules du Poitou,
attelées à leur charrette qu'on décharge, ouvrent bruyamment leurs naseaux
pour respirer à pleins poumons l'odeur agréable qui se dégage de la sucrerie.
La roulaison était sur le
point de commencer quand j'arrivai à Saint-Louis. Une vaste usine, qui
travaille presque toute l'année, celle de M. Deshayes, était déjà en mouvement,
et je m'empressai de la visiter. Tout est là disposé dans une symétrie
et un ordre qu'on ne peut s'empêcher d'admirer. Tous les appareils reluisent
comme s'ils étaient neufs; le parquet lui-même, en dépit de la mélasse,
est d'une irréprochable propreté.
Le directeur de ce bel établissement
n'est pas seulement un habile sucrier, c'est aussi un intelligent planteur.
Une partie du sol qu'il a défriché, aujourd'hui couverte de cannes et
naguère encore de blocs basaltiques au lieu de terreau, a reçu de lui
le nom de Pierrefonds, qui consacre un succès de plus. Le travail du planteur,
comme le comprend M. Deshayes et comme le pratiquent presque tous les
colons bourbonnais, demande d'ailleurs une grande expérience. Il faut
connaître les différentes variétés de cannes, les terrains qui conviennent
à chacune d'elles, la quantité de guano ou d'autres engrais qu'on doit
verser à leur pied. Ici l'on cultivera la canne rouge de Taïti ou la canne
jaune; là la canne de Batavia ou bien celle de Chine; ailleurs il faut
combattre le borer, ce ver rongeur qui, s'introduisant dans le roseau,
se loge dans le tissu cellulaire, mange le sucre et fait dépérir la tige.
Sur un autre point, c'est un champ à défricher et à fumer pour le préparer
à recevoir la canne. Enfin, il faut tenir tout son monde de travailleurs
occupé et content, et arriver au moment de la coupe et de la roulaison,
avec une bande d'engagés disciplinée et assez nombreuse pour que toutes
les opérations marchent dans un ensemble parfait.
Les ouvriers que l'on emploie
à tous ces travaux divers, depuis l'abolition de l'esclavage, sont surtout
des immigrants indiens. L'affranchissement des esclaves a eu lieu en 1848,
et les noirs ont presque tous refusé de travailler pour leurs anciens
maures. émancipés, ils se sont déclarés citoyens, et à ce titre ont généralement
re-fusé de prêter leurs bras à autrui. On s'est alors adressé à l'Inde,
mais comme le noir est plus robuste que l'Indien, on a aussi engagé des
travailleurs sur la côte d'Afrique. Quelques faits déplorables auxquels
ce mode de recrutement a donné lieu ont fait défendre par le gouvernement
français l'immigration africaine, de telle sorte que ce sont aujourd'hui
les Indiens seuls qui font presque tout le travail des plantations et
des sucreries. On les engage à leur arrivée dans la colonie, et la répartition
en est faite par les soins de l'administration. Les contrats d'engagement
sont limités à cinq ans. L'Indien est pour l'ordinaire soumis, sobre,
intelligent et n'est inférieur au noir que sous le rapport de la force
physique.
Le nombre des immigrants de l'Inde aujourd'hui employés à la Réunion,
soit dans les divers établissements et habitations, soit dans le service
domestique, est d'environ quarante mille; dans ce nombre les femmes n'entrent
guère que pour un dixième. Les Africains, y compris les Malgaches, et
quelques centaines d'Arabes des Gomores ou de la mer Rouge, sont au nombre
de vingt-cinq mille, dont cinq mille femmes. On a voulu essayer aussi
d'introduire des Chinois. Il en est venu un certain nombre dont on a été
très-peu satisfait; et il en reste environ quatre cents qui ont déserté
les plantations et s'occupent du commerce de détail. Le fils du Céleste-Empire
est né marchand, et beaucoup de boutiques d'épiciers, à la Réunion, sont
tenues par ces Asiatiques qui y font d'excellentes affaires. A Saint-Denis
on envoie sa bonne chez le Chinois comme à Paris chez l'épicier du coin.
En réunissant le nombre des
travailleurs indiens et africains engagés depuis l'émancipation, on arrive
à un total de soixante-cinq mille. D'autre part, l'ancienne population
esclave, libérée le 20 décembre 1848, est évaluée aujourd'hui à cinquante-deux
mille noirs : c'est donc en tout cent dix-sept mille habitants de couleur
que renferme la Réunion. Le nombre des maîtres, ou si l'on veut la population
libre avant l'émancipation générale, plus tous les Européens arrivés dans
la colonie depuis 1848, est d'environ quatre-vingt mille âmes, ou les
deux tiers du nombre de la population ouvrière. Au total l’île Bourbon
renferme aujourd'hui près de deux cent mille habitants, et arrivera certainement
sous peu, avec la liberté d'émigration que les Anglais viennent de permettre
dans l'Inde, à deux cent cinquante mille âmes au moins. L’île Maurice
dépasse à cette heure le chiffre de trois cent vingt mille.
Les travailleurs indiens
sont disséminés le jour dans les champs de cannes, et rentrent le soir
à l'établissement autour duquel on les loge dans des cahutes ou paillotes,
faites de chaume et de bambous. Près de Saint-Louis, quelques-unes de
ces vastes plantations occupent plus de quatre à cinq cents travailleurs.
Les plus belles, qui me rappelèrent les magnifiques cam-pagnes de Saint-Benoit,
dépendent du château du Gol. Je visitai cette antique demeure; c'est là
que le poète Bertin a passé une partie de son enfance, c'est là sans doute
qu'il est né, et il a chanté ce séjour dans une gracieuse épître à M.
Desforges-Boucher, ancien gouverneur général des files de France et Bourbon.
Les somptueux appartements qu'il s'est plu à décrire et les jardins fleuris
qu'il a célébrés n'existent plus. Le château tombe presque en ruines,
ou du moins m'a semblé fort mal entretenu. Quelques maigres plates-bandes
étalent une mince couche de terreau veuve de fleurs et d'arbustes, et
la canne, cette plante que personne ne néglige, s'étend jusqu'au pied
du manoir. Derrière est l'étang du Gel, où quelques bœufs madécasses,
entrant dans la vase jusqu'à mi-jambe, s'arrêtent pour étancher leur soif;
puis vient la mer qui se prolonge au loin, jus-qu'aux confins de l'horizon.
Cependant la fin de juin
s'avançait, ramenant l'époque prochaine de mon départ pour l'Europe, et
il me fallait songer à rentrer à Saint-Denis. Je pris un matin la diligence
de Saint-Paul et traversai des sites que je n'avais point encore parcourus.
Ce sont, an sortir de Saint-Louis, des sables mouvants dont les dunes
s'avancent sans cesse dans l'intérieur des terres; des volcans éteints,
dont on aperçoit de la route les cratères encore rougis, enfin l'étang
Salé où l'on prend les bains dans la belle saison; tout cela entre la
route et la mer. A droite sont des champs de cannes qui s'étendent jus-qu'aux
flancs des montagnes, et sur la route les tamariniers et les bois noirs,
au feuillage sombre , ou bien quelque cocotier élancé, le tronc nu, avec
une couronne de fruits verts à la cime et un bouquet de palmes qu'agite
et découpe la brise.
En entrant dans le quartier
de Saint-Leu, le paysage change. Le sol devient montagneux et des landes
stériles, des savanes non encore défrichées, succèdent peu à peu aux verdoyantes
campagnes de Saint-Louis. Près du rivage on aperçoit les fours à chaux
où l'on calcine les coraux de la côte. La fumée blanche et épaisse qui
s'en dégage voile à demi les habitations.
A mesure que l'on entre dans
la ville le paysage redevient riant; mais Saint-Leu ne se présente plus
au voyageur avec un air de fête comme autrefois. Bien des demeures ,jadis
splendides sont aujourd'hui délabres et vides d'habitants ; plus d'une
varangue, autrefois animée de rires joyeux, pleure ses hôtes disparus
et voit se déjeter ses colonnes. Avant la culture de la canne , Saint-Leu
était le quartier le plus riche après Saint-Denis. On y cultivait le coton
avec succès, et son café était le plus renommé de l’île. Il a gardé son
antique réputation, et aujourd'hui encore chacun veut avoir du Saint-Leu..
Nul ne veut entendre parler des cafés de Saint-Benoît, de Sainte-Suzanne
ou de Saint-Pierre, qui cependant valent bien le premier. En France, c'est
à peu près la même histoire. Le Martinique et le bourbon, devenus très
rares tous les deux, sont seuls admis sur nos tables, au moins de nom,
et ni le java, ni le trio et tant d'autres, qui inondent tous les marchés,
ne sont avoués chez l'épicier. Il le faut, hier., l'acheteur demande avant
tout l'étiquette, et à toute force veut être trompé.
De Saint-Leu à Saint-Paul,
la route traverse une série de ravines aux anfractuosités pittoresques,
semées de bouquets de bambous. Elle s'élève sur une forte rampe, attachée
au flanc des coteaux qui bordent cette partie du rivage. La plupart des
savanes se prolongent jusqu'à la mer et ne sont pas encore défrichées.
Le petit village de Saint-Gilles caché sur le rivage, à l'entrée d'une
gorge profonde, ne vit presque que de la pêche. En été on y prend des
bains de mer sans crainte des requins. La campagne aux environs rappelle
les landes de la Gascogne ou les coteaux dénudés du Morvan. Parfois apparaît
un Malgache gardeur de bœufs. Ces étiques, encore fatigués de leur traversée,
sont nonchalamment étendus au soleil, ou broutent dans les champs en friche
une herbe rabougrie et desséchée; cependant le pâtre indolent fredonne
un air natal, et songe à sa grande île en regardant la mer.
D'autres fois, à l'entrée
d'un champ de cannes, se montre un gardien, Cafre ou Mozambique, un haillon
serré autour des reins et la lance au poing. Tel est l'aspect et telles
sont les armes du garde champêtre colonial. Sur la route, quelques noirs,
marchant pieds nus, se rendent à Saint-Leu ou Saint-Gilles, et vont nonchalamment,
suivis de leur femme, qui trouve encore moyen de rester en arrière. Par
moment passe le riche équipage d'un planteur, ou bien c'est un habitant
à cheval galopant le long du chemin, et suivi de son domestique malabar,
qui s'essouffle à courir à pied tenant l'animal par la queue.
A la descente de cette route
si animée ne tarde pas à apparaître Saint-Paul, dont les maisons restent
en partie cachées au milieu de leurs épais ombrages. Sur la mer s'avance
un magnifique pont débarcadère, qu'envie Saint-Denis, et au bord du rivage
est le ruât de signaux. La belle promenade de la chaussée, l'étang aux
eaux tranquilles, de vastes champs de cannes, des jardins plantés de verts
légumes, de longues allées de filaos varient, comme à plaisir, ce paysage
enchanteur. Sur la baie, toujours calme et unie, sont quelques navires,
et la pointe des Galets au nord, le cap la Houssaye au sud, ne semblent
s'avancer sur l'eau que pour mieux protéger cette rade chérie du marin.
Dans la plaine et sur les hauteurs sont quelques sucreries, et plus loin
le Brûlé de Saint-Paul, plateau aride, labouré jadis par des feux volcaniques.
Je visitai à Saint-Paul quelques
bons amis, et je ne tardai pas à reprendre le chemin de la Possession.
Le fidèle Désiré m'attendait au rivage avec ses bateliers aux bras de
fer, et par une belle nuit je m'étendis sur un des bancs de sa chaloupe,
me laissant bercer par la lame. Quelques heures après je débarquai à Saint-Denis.
Au milieu de toutes ces excursions,
la fin de juin était venue. Je voulais aller voir Maurice avant de retourner
en Europe par le packet de juillet. Je quittai donc, bien à regret, la
capitale de Bourbon et m'embarquai sur le vapeur à destination de Port-Louis.
Longtemps nous côtoyâmes les bords riants de l’île française, longtemps
Saint-Denis et ses blanches maisons, ses riches campagnes et ses profondes
ravines restèrent en vue. Puis apparurent successivement les verdoyants
jardins de Sainte-Marie, les bois de filaos de Sainte-Suzanne, et son
phare blanchi levant sa tête au milieu des arbres et baignant ses pieds
dans la mer. Au loin, par une échappée, se montraient les gorges sombres
des Salazes et du Piton des Neiges. Enfin nous saluâmes les fertiles plaines
du champ Borne : c'est le dernier adieu que l’île Bourbon envoie à ceux
qui la quittent, comme c'est la douce bienvenue qu'elle donne à ceux qui
viennent la visiter.
Louis Laurent SIMONIN.
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